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  • Eblouissante intimité

    baichuan3.jpgEclat du fragment et autres sanwen, de Bai Chuan - Editions de L'Amourier.

     

    Les intentions de Bai Chuan sont données en début de recueil : "On ne trouvera donc ici que de petites choses, des digressions qui m'entraînent d'une idée en une autre, dans un lacis étroit de phrases inquisitoires scrutant l'émotion, le petit bout de vie qui me contient tout, et avec moi le monde". Un ouvrage impressionniste, où l'auteur fait d'abord parler le lecteur qui subsiste en tout écrivain, racontant comment sa bibliothèque se transforme et évolue, selon un principe personnel et affectif qui lui fait récuser romans et nouvelles ; il leur préfère le "schéma trop peu fréquenté du sanwen" (terme désignant justement un écrit littéraire "dispersé", entre l'essai et la nouvelle, un genre à part entière en Chine) : une prose poétique morcelée, qui retranscrit des impressions personnelles fugaces, piochées çà et là dans la vie quotidienne et dans le vécu de l'auteur-narrateur, décrypte quelques aventures intérieures et pensées, des parcours que l'auteur décline en trois temps dans ce petit ouvrage éblouissant : "éclisses", "éclats" puis "esquilles" : trois "fragments" qui concernent l'auteur plus ou moins directement, Bai Chuan assumant pleinement cette démarche auto-fictionnelle : "nulle intrigue enfin, sinon famélique, nul héros, mais un monde tel qu'en nous-mêmes, transfiguré, ressenti, et sa lumière passée au crible, quelque chose qui me dise ce que je suis."

     

    C'est ainsi qu'il se raconte, avec pudeur et violence parfois, prenant le risque d'exposer son âme (ou du moins quelques pans) : ses voyages, à Prague ou à Paris, un travail estival (guide au château de Saintoyant), ou son amour pour sa langue maternelle et la jouissance qu'il a pu éprouver à l'enseigner (" je n'avais pour méthode que l'amour des phrases que je suçais pour les leur mieux glisser dans l'oreille. Oui, je crois bien n'avoir eu que cela. Mon ivresse quoi !"). La deuxième série de récits, sous-titrée "petite mythologie familiale", est une incursion dans le passé, dans une pré-histoire qui n'est pas tout à fait celle de l'auteur, tout en lui appartenant. Nous découvrons d'abord sa mère, l'histoire de sa naissance à lui, sa genèse, liée au sentiment de cette femme de la campagne, qui méprisait son époux illettré. Il nous livre ensuite des "souvenirs" imaginés ou reconstruits, qui ont parfois besoin d'un support concret pour être mieux saisis, comme dans "Une photo", où l'on voit ses grands-parents maternels et leurs enfants évoqués à travers un cliché appartenant à un temps révolu, des silhouettes figées sous le regard d'un photographe supposé itinérant : une vision vivace et admirablement retranscrite, des personnages dont l'épaisseur humaine est palpable. De même, il se "remémore" les derniers instants d'un oncle mort en bas âge, un autre moment amplement épiphanique, qui laisse le lecteur comblé devant tant de richesse narrative et poétique.

    Puis viennent enfin des souvenirs moins lointains, plus douloureux, racontés crûment mais sans que la prose ne se départisse de sa poésie : "mais des gouttes de sang je m'en souviens, coulaient de l’œil crevé de mon anus. À treize ans, je fus violé... Et tout fut à reconstruire une fois passée cette indigestion au banquet des hommes." Une souillure et une blessure infamante qu'il détaille un peu plus loin, dans deux récits où le passage de l'anecdotique à l'intolérable se fait sans transition et nous prend par surprise.

    Ce sobre recueil est bel et bien une exploration intime, l'auteur de dévoiler des secrets enfouis et de se mettre à nu tout en prenant "conscience de ma nudité". Les confidences faites ici ne sont ni gratuites ni complaisantes (rien à voir en tout cas avec les vagues successives, nombrilistes et sans profondeur, qui envahissent les librairies), point d'autosatisfaction, mais une tentative pour se "connaître soi-même" par le prisme d’un langage qui transcende les données autobiographiques, nous permettant d'accéder ainsi à une vision à la fois sombre mais sereine de la condition humaine.

    (B. Longre)

    http://www.amourier.com

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  • Zaporoguons

    zapo.jpgUne nouvelle aventure éditoriale que l'on suivra de près : les éditions du Zaporogue, micro-structure d’inspiration libertaire, à but littéraire uniquement et non-lucratif. Leur fondateur, l’auteur Sébastien Doubinsky, entend publier des « textes de qualité qui ne trouvent pas leur place chez les éditeurs commerciaux. (…) Ce que je veux, avec les Éditions du Zaporogue, c’est redonner une valeur symbolique (mais réelle) au travail d’écriture, sous quelque forme que ce soit.» Les textes sont téléchargeables et gratuits : « La gratuité ici n’est qu’un moyen, pas un but. », explique l’éditeur. « Si les écrivains pouvaient aujourd’hui réellement vivre de leur plume et être sûrs d’une véritable reconnaissance, cette structure n’aurait pas lieu d’être. » L’objectif : faire découvrir des textes et des auteurs, tout en espérant qu’ils « trouvent leur place chez un « véritable » éditeur. »

    http://www.myspace.com/zaporogue



    Ouvrages publiés :

    Happiness is a rumour, poésie, Ole Wesenberg Nielsen.

    The first collection of the Danish post-Beat poet Ole Wesenberg, a mystical-punk assemblage of daily reflections and lyrical visions, laced with psychedelic-fueled humor...

    The Source

    Wisdom is growing
    in my brain
    just add water



    Notes brouillées/Eros et compagnie, poésie, Lionel Osztean.

    Villon, Jarry, Carco, Verlaine, Apollinaire, Cendrars pas morts! Au contraire, ils sont bien vivants dans les poèmes de Lionel Osztean, qui sait à merveille manier la rime et la ritournelle. Tour à tour charmant et provocateur, tendre ou pornographe, Osztean fait redécouvrir le plaisir de la poésie, la vraie, celle qui sait parler aux sens autant qu'à la cervelle...

    Gabegies, théâtre, Jean-Francois Mariotti.

    GABEGIE: 3 jours d'écriture, 5 jours de répétitions, une représentation unique : Gabegie, Thermomètre Théâtral, prend la température de l'actualité". C'est ainsi que Jean-Francois Mariotti présente son théâtre à flux tendu, véritable charge au Napalm contre l'hypocrisie quotidienne. Trois pièces dans ce recueil, trois bocaux de nitroglycérine prêts a être secoués vigoureusement. Et vous avec.

    En préparation :

    Dimanche jour de marché où les femmes vont seules, roman, Thibault de Viviès.

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  • Leçon d'archéologie

    gougen.jpg« Le verbe le plus ancien qui ait signifié travailler est ouvrer (…) Il n’a pas dépassé le XVIe siècle et ne subsiste plus que dans l’expression fer ouvré, « fer façonné à la forge ». (…) Cette disparition est d’autant plus remarquable qu’ouvrer était soutenu par toute une série de noms indiquant le travail et son résultat (…) : œuvre, ouvrage, ouvrier… (…) Mais ouvrer n’a pu se dégager de l’homonymie avec ouvrir. Des formes telles que nous ouvrons, vous ouvrez, étaient communes aux deux verbes… (…).

    Le verbe qui, en fait, a succédé à ouvrer, est travailler.

    Pour l’expliquer, il faut partir d’un mot latin d’époque mérovingienne, tripalium, qui se trouve dans les décisions du concile d’Auxerre (578). Ce mot qui, par son étymologie, signifie « machine faite de trois pieux », désigne dans ce texte un instrument de torture. (…)

    La notion de « travailler », essentielle à la civilisation moderne, s’exprime par un verbe qui évoquait à l’origine l’idée de « tourment ». Mais il ne faudrait pas tirer de ce fait des conclusions excessives : travailler ne s’est imposé que parce que l’ancien verbe ouvrer s’est trouvé défaillant. »

     

    Georges Gougenheim, Les mots français dans l’histoire et dans la vie, Omnibus, 2008

     

    Comme on l’aura compris à travers cet extrait, le grammairien se fait explorateur, archéologue, et analyse le langage avec une justesse remarquable - quitte à revenir sur quelques idées reçues.

     

    http://www.omnibus.tm.fr/

     

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  • Yokô l'insoumise

    yoko.jpgLes jours de Yokô d'Arishima Takeo, roman traduit du Japonais par M. Yoshitomi et Albert Maybon (Flammarion, 1926 - Philippe Picquier, Titre original : Aru Onna, 1919)

    Arishima, auteur tourmenté (il se suicida en 1923 avec sa maîtresse) et avant-gardiste, écrivit ce roman en deux temps : une première version entre 1911 et 1913, révisée en 1919, la censure ayant parfois obligé l'écrivain à en ôter quelques passages jugés trop osés à l'époque.

    Il est vrai que l'existence de Yokô est atypique, et elle en revendique la marginalité tout en souffrant d'être tantôt admirée, tantôt mise au ban de la société. Femme fatale et insoumise, elle ne parvient pas à se faire accepter dans un milieu compassé, aux valeurs morales qu'elle juge archaïques, étouffantes, qui rangent la femme dans la catégorie des êtres inférieurs. La fougue de son tempérament est incompatible avec cette rigueur et ces contradictions la poussent à des accès d'angoisse, la laissant toujours au bord du gouffre.
    Ses aventures et les rebondissements variés ne sont pas sans rappeler la Moll Flanders de Defoe (mais dans un tout autre registre) : Yokô, après un mariage secret mais décevant avec Kibe (union qui lui donne néanmoins une fille qu'elle abandonne plus ou moins), ne peut rester au Japon et, confiant ses deux jeunes soeurs à des parents, part aux Etats-Unis rejoindre un fiancé qu'elle n'aime pas. Sur le paquebot, le lieu où se déroule la majeure partie du roman, elle se sent irrésistiblement attirée par le commissaire de bord, Sankichi Kurachi.
    Tout en déplorant le fait que les femmes doivent subir leur sort tout en développant des idées sur la libération de la femme, l'auteur paraît bien en avance sur son temps et, dans de multiples descriptions maritimes nimbées de poésie, il construit un parallèle entre les mouvements des vagues et les sentiments de son héroïne, caractérisés par leur versatilité.
    Ce roman, tenu comme l'un des meilleurs d'Arishima Takeo, est d'une richesse audacieuse ; à travers l'existence de cette femme, l'auteur ne cesse de s’interroger et de développer plusieurs thèmes : l'amour romanesque et le plaisir charnel, les relations entre hommes et femmes, la passion et la mort, l'Orient et l'Occident, et les tourments imposés aux femmes par la société japonaise. La profondeur des sentiments est d'une authenticité et d'une spontanéité rares et nombreux sont ceux qui ont comparé l'auteur à Flaubert, au vu de l'intimité qui a pu exister entre ces écrivains et leurs héroïnes.

    (B. Longre)

    http://www.editions-picquier.fr/

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  • Fièvre d’écrire

    katai.jpgFuton de Kataï, récits traduits du Japonais par Amina Okada, Le Serpent à plumes.

     

    A la fin du XIXème siècle, Kataï découvre la littérature occidentale et se sent "brûler de la fièvre d'écrire". Les œuvres de Maupassant, tout particulièrement, influencent le jeune auteur, qui y découvre la bestialité de l'homme et un registre : le naturalisme. Futon, écrit en 1907, relate une histoire inspirée par ce que vécut l'écrivain quelques années plus tôt, alors qu'il accueille chez lui une jeune provinciale fascinée par ses romans, qui souhaite devenir son élève. Ce récit intimiste narre dans le détail les tourments amoureux de Takénaka Toki.o, un professeur de littérature d'une trentaine d'années ; marié et père de trois enfants, irrésistiblement attiré par cette étudiante dont la jeunesse lui fait regretter la sienne, il tente de se raisonner, en vain, jusqu'au jour où la jeune fille, en élève obéissante, lui révèle son amour pour un autre, ce qui fait naître en lui une terrible jalousie.
    A travers ce roman à la troisième personne (mais tant centré sur Toki.o qu'on se surprend à entendre "je"), l'auteur parvient à mettre l'âme humaine à nu : rien n'est dissimulé, ni les pensées exaltées ou mesquines, ni le paternalisme abusif du personnage, ni son hypocrisie vis à vis de sa femme ou de la jeune fille, à qui il enseigne la littérature amoureuse occidentale (Tourgueniev) ou à laquelle il explique comment les jeunes filles modernes doivent profiter de leur liberté... A sa parution, Futon déclencha autant les louanges que les critiques et le titre même du roman (mot désignant un élément de literie) fit scandale, par ses connotations érotiques. Mais un genre était né, qui allait influencer nombre d'auteurs.
    Les deux nouvelles qui accompagnent ce court roman mettent en valeur l'absurdité de la cruauté humaine. Le soldat, aux résonnances antimilitaristes surprenantes pour l'époque, relate la marche fatale d'un fantassin durant la guerre russo-japonaise en Mandchourie (Kataï lui-même avait servi sur le front) et sa lente agonie. Une botte d'oignons est là encore le récit d'une agonie : celle d'O-Saku, jeune paysanne dont l'existence n'est qu'une suite de malheurs et de labeur ; trompée et ignorée de tous, son désespoir la conduit à commettre un acte terrible, innommable. C'est dans cette nouvelle que ressort particulièrement la veine naturaliste et l'influence de Maupassant, l'auteur s'efforçant de demeurer objectif et de décrire, dans un souci de vérité, la réalité crue du monde, sans chercher à le poétiser ou à entrer dans les pensées du personnage : aucune trace d'introspection dans Une botte d'oignons pourtant tout aussi intense que Futon.

    (B. Longre)

    http://www.editions-picquier.fr/

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  • Lugubre célébration

    hontes3.jpgHontes
    Confessions impudiques mises en scène par les auteurs
    anthologie composée par Robin Robertson, traduction de Catherine Richard - Ed. Joëlle Losfeld

    Où l'on découvre que les écrivains sont parfois des êtres humains ...

    Robin Robertson, poète écossais, a convaincu plusieurs dizaines d'écrivains anglophones d'avouer sur le papier quelques-uns des épisodes les plus humiliants de leur carrière… Ces confessions sont réunies dans un ouvrage atypique où l’on découvre que des auteurs en majorité célèbres ont tous connu (et connaîtront certainement à nouveau) des moments bien pénibles à vivre ; on compatit, certes (dans la majorité des cas, personne n’aimerait se retrouver à leur place…) mais on ne peut s’empêcher de se réjouir de ces mésaventures parfois douloureuses, en prenant conscience qu’après tout, la gloire littéraire est tout aussi éphémère que d’autres formes d’hommages. La force de l’ouvrage tient principalement au fait que c’est justement ce fantasme de l’écrivain intouchable qui, du début à la fin, est mis à mal, ce « culte de l’intellectuel littéraire » qui fait tant horreur à Louis de Bernières (en particulier en France, où il « atteint des sommets délirants ») ; cet individu imaginaire, à jamais enfermé dans un monde parallèle qui ne serait pas celui du commun des mortels, n’existe pas ; si ce n’est déjà fait, cette anthologie est là pour le prouver.

    Il est bien évidemment impossible de résumer ici toutes les croustillantes déconvenues qui constituent ce recueil – narrées avec une bonne dose d'humilité – mais on peut s’arrêter sur quelques-uns de ces éprouvants incidents de parcours que les victimes regardent, a posteriori, avec humour. La plupart de ces épisodes s’inscrivent dans un contexte littéraire – lors de rencontres avec le public (parfois si clairsemé que ç’en est déjà une humiliation en soi), de salons, de tournées promotionnelles ou des éternelles séances de signatures (souvent un véritable pensum pour les écrivains, qu’on se le dise…). Ainsi, Margaret Atwood se souvient entre autres de sa toute première séance de dédicace, dans un grand magasin, quand on l’installe « dans le rayon des chaussettes et sous-vêtements pour homme », entourée d’une pile de son roman La femme comestible ; et de conclure, « Ce jour-là, j’ai vendu deux livres. » Rien à voir avec Chuck Palahniuk, qui raconte comment certaines séances se transforment presque en émeutes, tandis que Jonathan Coe évoque plusieurs souvenirs humiliants qui l’ont amené à « forger la même résolution (…) : ne plus aller me fourrer dans ce genre d’événements. Rester à la maison, assis à mon bureau, comme sont censés le faire les vrais écrivains. » - et pourtant, il continue. D’autres anecdotes à recommander : celle du poète Matthew Sweeney qui perd une dent en public, la bourde de jeunesse racontée par André Brink, la cuite d’Irvine Welsh, l’amusante erreur du poète Andrew Motion ou le cauchemardesque salon du livre de Bordeaux, tel que Paul Bailey l’a vécu…

    On rit aussi beaucoup du texte concocté par Simon Armitage, poète et romancier, qui a l’habitude de sillonner les routes et qui a choisi de proposer un « medley » de ses pires moments… Une synthèse hilarante et fantaisiste, où tout est pourtant vraisemblable, et qui se rapproche de nombreuses autres expériences d’auteurs invités çà et là à venir lire des extraits de leurs écrits. Des expériences mortifiantes, dégrisantes, qui font de cet ouvrage une somme chaleureuse de moments de bravoure uniques en leur genre, incitant pourtant à souscrire au point de vue d’A.L. Kennedy (« Les rassemblements littéraires sont à éviter »). Seul regret, que les auteures soient sous-représentées (une petite dizaine seulement) ; mais ceci n’est pas dû à l’anthologiste, ainsi qu’il s’en explique en postface ; d'après lui, «le mâle de l’espèce humaine est plus enclin à l’indignité »…

    (B. Longre)

    http://www.gallimard.fr/collections/losfeld.htm

    http://www.contemporarywriters.com/authors/

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  • A qui le tour ?...

    rn115.jpgL’étouffeur de la RN 115 de Matthias Lehmann - Actes Sud BD

    René et Agathe sont tous deux à la recherche du « tristement célèbre » Robert Illot, surnommé "l’étouffeur de la RN 115", un dangereux psychopathe au physique pourtant quelconque, qui vient de s’évader de l’hôpital psychiatrique… et « personne n’est à l’abri de ne pas être en sécurité » selon la police. Les deux enquêteurs (dont on ne connaît pas les motivations) se rencontrent par hasard (Agathe faisait du stop) et décident de faire route ensemble le long de la RN 115 ; grâce à Agathe, décidément très organisée (elle a tout répertorié dans un petit carnet qui ne la quitte pas), ils localisent ceux qui ont pu croiser Robert Illot par le passé ; on fait alors le tour d’une belle galerie de portraits d’individus en marge, psychiquement dérangés, d’anciens désaxés (sont-ils vraiment rétablis ?) qui tous se souviennent d’un rêve que Robert Illot leur avait raconté – toujours le même, mais à des moments différents… l’histoire d’un petit garçon terrifié errant dans une maison vide, et qui se raccroche à des objets rassurants pour apaiser ses angoisses : des objets qui varient au fil du rêve, que l’on retrouve dans la réalité, et qui lui servent à étouffer ses victimes – un patin à roulette, un livre, des chaussettes ou des cafards…

    La trame complexe, savoureuse, fait perdre pied et les repères s’effacent,  à mesure que des pistes divergentes surgissent et que René s’égare dans sa quête et dans les bras de l’énigmatique Agathe – mais le tout reste habilement construit et l’atmosphère à la fois morbide et cocasse, qui mêle l’irréalité des cauchemars au prosaïsme du réel, est parfaitement rendue par la technique de la carte à gratter, un procédé qui permet de jouer sur l’ombre, la lumière et leurs reliefs, comme dans un film noir d’époque.
    Matthias Lehmann, qui a publié des histoires courtes en revue, signe là un ambitieux roman graphique, un thriller lancinant, loufoque et sanglant, conçu à la manière d’un road-movie sur une route interminable qui semble mener nulle part, et qui s’achève vertigineusement – obligeant ainsi le lecteur à revenir sur ses pas et à prendre à nouveau un grand plaisir à relire l’ensemble, sous un nouvel éclairage…

    (B. Longre)

    http://www.actes-sud.fr/BD

    http://blocmatthias.blogspot.com/

     

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  • Le temps suspendu

    8h32.jpg8h32, de Stéphane Servant et Alice Sidoli
    Editions Où sont les enfants ? collection Chahu-Bohu.

    Le passage du temps est une notion assurément relative et les minutes qui s’écoulent ont une durée variable selon l’état d’esprit dans lequel on se trouve – un sentiment habilement rendu dans ce bel album, qui égrène de menus incidents se déroulant l’espace de 60 secondes x2, du point de vue d’un petit garçon. Depuis sa fenêtre, celui-ci cherche à chasser son ennui en observant ce qui se passe en bas, dans la rue – un monde en mouvement qu’il contemple, immobile : un éternuement, un avion qui passe, un taxi qui arrive, une fillette sur sa balançoire… « Pourquoi le monde était obligé de tourner si lentement » ? s’interroge-t-il soixante secondes plus tard… il décide alors de faire « tourner le monde » à sa façon, les yeux fermés, et de faire défiler dans sa tête la suite des incidents auxquels il vient d’assister…

    L’ennui du jeune narrateur prend corps à travers les moments figés par la photographe – tandis que même sans lui, le monde continue sa course, la vie ne s’arrête pas, ce qu’il découvre ensuite (quelques secondes plus tard, en réalité…).

    Avec sérénité et espièglerie (amplifiée par une mise en page originale qui ose découper les images, y superposer des chiffres – censés nous rappeler que les aiguilles tournent… – y ajouter des lignes droites – lignes de fuite ou fuite du temps ?), les photographies captent le rythme de ces instants fluctuants, leur lenteur, leur simultanéité, leur accélération (des scènes dans le flou où l’objectif semble balayer le décor en un seul mouvement)… Un livre pour réfléchir aux liens étroits qui se nouent entre espace et temps, entre temps vécu, rêvé, subi ou maîtrisé, par le biais d’une histoire du quotidien, pourtant poétique, qui témoigne d’une belle créativité narrative et graphique.

    (B. Longre)

    http://ousontlesenfants.hautetfort.com

    http://mondalice.canalblog.com/

    http://stephaneservant.20six.fr/

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  • Fast speaking woman

    waldman.jpgI’m a bird woman

    I’m a book woman

    I’m a devilish clown woman

    I’m a holy-clown woman

    I’m a whirling-dervish woman

    I’m a playful-light woman

    I’m a tidal-pool woman

    I’m a fast speaking woman

     (…)

    I’m the camouflaged woman

    I’m the assuaged woman

    I’m the ravenous woman

    I’m the Kali Yuga woman

    high-pitched woman

    not a trifling woman

    hissing woman

     

    I’m the woman with the guns

    I’m the woman with tomes

    I’m the book woman

    I’m the stolen book woman.

     

    Anne Waldman, Fast speaking woman
    Bilingue, anglais-français, Traductions de Marianne Costa, Pierre Guéry, Frédérique Longrée et Olivier Dombret.
    Editions Maelstrom, 2008

     

    Première édition en français de textes de la poétesse américaine Anne Waldman.
     

    http://www.maelstromeditions.com/

     

    http://www.electriques.ca/filles/artistes.f/w/waldman_an.php

     

    http://www.poetspath.com/waldman.html

     

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  • Cruelles amours

    mats.jpgNatural woman de Rieko Matsuura, traduit du Japonais par Karine Chesneau, Philippe Picquier.

     

    Yôko remonte le temps et se souvient avec lucidité de ses amours passées : à contre-courant donc, trois liaisons sont racontées, décortiquées, analysées ; des aventures singulières, non pas tant parce que Yôko aime les femmes, mais surtout par leur caractère sadomasochiste avoué, en particulier avec Hanayo qui, comme la narratrice, est dessinatrice de mangas et avec laquelle elle entretient des rapports amoureux et érotiques hors-normes, passionnés et destructeurs. Cette première expérience de l'amour semble alors dicter à Yôko son comportement avec ses autres partenaires.
    Dans une langue crue et limpide, l'auteur fait évoluer une jeune femme libérée (nulle référence à la famille ou à des traditions surannées) dont l'indépendance n'est en réalité qu'une façade, tant elle est soumise à ses désirs charnels et à la complexité de ses rapports avec ses amies. Ses relations avec Yukiko, sa dernière amante en date, ressemblent à s'y méprendre à celles qu'elle entretenait avec Hanayo, excepté que tout sentiment en est ici absent. Seule Yuriko la trouble véritablement : si pure et inaccessible que Yôko refuse de penser à elle comme à une éventuelle compagne de jeux érotiques. En dépit du nombrilisme omniprésent et de l'incapacité de la protagoniste à trouver une voie vers une relation amoureuse stable, on se prend au jeu, à suivre les méandres du cœur et du corps de Yôko et ses souvenirs agrémentés de nombreux détails élevés au rang de symboles. Soit, l'auteur se démarque surtout par l'aspect provocateur des thèmes qu'elle aborde, mais on admire la vivacité de sa réflexion sur la souffrance et la cruauté que l'amour est susceptible engendrer.

    (B. Longre)

    http://www.editions-picquier.fr/

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  • Epopée au féminin.

    foretelling2.jpgThe Foretelling / la Prédiction d’Alice Hoffman
    Traduit de l’anglais par Catherine Gibert
    Egmont / Gallimard Jeunesse, Scripto

    Dans une langue à la fois âpre et littérale, pourtant nimbée de poésie et ponctuée de passages qui résonnent comme d’anciennes litanies, La prédiction met en scène un peuple nomade de femmes guerrières du Prénéolithique, qui n’est pas sans rappeler, par leur farouche indépendance et leur méfiance haineuse envers le genre masculin, celui qu’a recréé David Haziot dans Elles – roman épique évoquant la chute du matriarcat et le long apprentissage du vivre-ensemble (Autrement Littératures).

    L’héroïne est ici une jeune fille, Rain ( « Pluie », tout simplement, dans la traduction française), rejetée par sa mère, la reine, depuis l’enfance. Mais d’autres membres de la tribu ont pris soin d’elle, des femmes maternelles ou versées dans le maniement des armes ; surtout, la jeune fille a pu apprendre à monter à cheval, l’unique moyen de combattre et de vaincre les tribus masculines et barbares dont les incursions sont récurrentes sur le territoire des femmes.
    Mais Rain, devenue habile cavalière, se sent différente de ses compagnes et sa quête identitaire traverse ce magnifique récit à la première personne ; son esprit s'absorbe dans d'insolubles questions qu'elle résoudra peu à peu : sa mère, si froide et distante, la destine-t-elle à devenir reine à son tour ? Veut-elle vraiment de cette fonction ? Comment ne pas faiblir à la bataille, quand l’odeur du sang lui répugne ? La pitié qu’elle éprouve parfois, un sentiment pourtant banni par son peuple, est-elle une tare ? Et que penser de cette prophétie que lui révèle la prêtresse et de ce cheval noir dont elle rêve chaque nuit ?

    foretelling3.jpgÀ la recherche de sa vraie nature, confrontée à des choix douloureux, elle découvrira qu’il est possible de vivre autrement, que d’autres désirs l’attendent, qu’il n’est pas toujours nécessaire d’avoir recours aux armes pour se défendre ou conquérir sa liberté, et que l’on peut parfois faire confiance à certains hommes – en qui ses sœurs amazones ne voient que des étalons dont la semence leur permettra d’engendrer d’autres filles… mais surtout pas de garçons, sacrifiés à la naissance ou confiés à d’autres tribus.

    Récit abrupt et sauvage, à l’image de l’univers hostile mais hautement vraisemblable réinventé par Alice Hoffman, La Prédiction est une aventure palpitante, une fable dont la morale est transposable à toute époque, mais aussi un roman d’apprentissage qui emprunte d’inattendus chemins de traverse et dont on sort bouleversé. Impossible de s’extraire du récit de Rain, qui happe le lecteur dès les premières lignes. Il est des romans publiés dans des collections «jeunesse » ou « ado » qui transcendent habilement les étiquettes et La prédiction en fait indubitablement partie.

    (B. Longre)

    http://www.egmont.co.uk/

    http://www.alicehoffman.com/index.html

    http://www.gallimard-jeunesse.fr/

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  • Mondes imaginaires

    gestin.jpgLes éditions Au Bord des Continents publient de beaux livres qui ouvrent sur des univers singuliers. J'ai sous les yeux trois de ces ouvrages traitant de créatures issues de divers folklores, qui continuent de nourrir l'imagination et de susciter l'engouement de certains auteurs (sans parler des lecteurs). Je ne crois pas (plus ?) aux fées mais, le temps d'un livre, on peut accepter de se laisser entraîner dans ces mondes qui savent parfois se faire poétiques.

    Ainsi, on retrouve quelques fées dans un livre de Sandrine Gestin, le tome 2 de Rêveries de fées, composé de textes en vers très simples, auxquels on préfèrera les illustrations représentants les "petites sœurs perdues" de la narratrice, du moins certaines : car si les réalisations à l'huile tendent à imiter en partie, dans les pauses adoptées, certaines toiles préraphaélites, elles n'en sont que les pâles copies un peu kitsch ; en revanche, les crayonnés et autres esquisses, auxquels se mêlent de légères taches d'encre et des entrelacs celtiques aux teintes passées, dévoilent des aspects plus sombres et inquiétants (souvent, les motifs sont seulement suggérés - un profil, le détail d'un œil, etc.) et l'ouvrage aurait peut-être gagné à s'en contenter.

    croquis.jpg

    Les deux autres livres, des grands formats, sont signés Jean-Baptiste Monge, l'un des illustrateurs phares de la maison. Le tome 2 d’un Carnet de Croquis, Archives de féérie propose des dizaines d’ébauches choisies par l’illustrateur, qui dit du croquis qu’il est « beaucoup plus libre, instinctif et ludique » que le dessin achevé et colorisé. Des crayonnés de lutins, gobelins, fées parées de bijoux ou guerrières (appartenant davantage au domaine de la fantasy) se succèdent et évoquent les multiples recherches nécessaires à la réalisation d’un travail très réussi d'un point de vue technique.

    celticf.jpg

    Le second du même illustrateur, Celtic Faeries, comporte à la fois des croquis, mais aussi des travaux achevés, accompagnés de textes et de nombreuses citations, dont des extraits du célèbre Secret Commonwealth of Elves, Fauns and Fairies du révérend Robert Kirk. Avec une importante bibliographie en annexe et un index des dizaines de créatures présentes dans l’ouvrage (de la Fée Clochette à Puck en passant par les fameux changelings), le tout forme une encyclopédie non exhaustive des mondes féériques, qui se compulse et/ou se feuillette fort agréablement.

    http://www.au-bord-des-continents.com/

     

    http://www.jbmonge.com/

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  • Un « mieux vivre ensemble »

    La transformation de l'intimité d'Anthony Giddens
    Sexualité, amour et érotisme dans les sociétés modernes
    traduit de l'anglais par Jean Mouchard
    Le Rouergue / Chambon, 2004 - Hachette Littératures, Pluriel, 2006

    Esquisse d'une carte de l’intime : de l'inéluctable disparition du patriarcat phallocentrique à l'émergence d'une relation pure, débarrassée de toute binarité.

    giddens4.jpgÀ une époque où certaines publications profondément pernicieuses racontent tout et n'importe quoi et font du neuf avec du vieux (en véhiculant les perpétuels schémas sclérosés d'un patriarcat hétérosexuel confortable et d'un différentialisme rétrograde, en prétendant dévoiler les prétendues "énigmes" de la binarité masculin/féminin), l'ouvrage du sociologue britannique Anthony Giddens, professeur à Cambridge, mérite d'être présenté, ne serait-ce que parce qu'il ouvre des champs de réflexion (dont on n'entend pas suffisamment parler en France) et qu'il s'inscrit dans un mouvement sociologique qui prône réciprocité et égalité entre les individus, quel que soit leur sexe biologique, leur genre ou leur orientation sexuelle. Giddens, rationaliste et visionnaire, classique et post-moderniste, réconcilie les contraires.

    Les analyses (synchroniques et diachroniques) de l'auteur vont bien au-delà de la simple dénonciation des intolérables disparités qui subsistent dans nos sociétés occidentales, et l'angle de vue pour lequel il opte dépasse l'impuissance du constat. Chacun sait qu’en apparence, peu de choses ont changé, il n'en demeure pas moins que des évolutions sociales profondes ont vu le jour ; que l'on assiste à une modification des rapports de force et des rapports tout court (amoureux et érotiques) au sein des couples qui se font et se défont, au rythme des désirs et/ou des sentiments. Si le statut des femmes dans la vie publique n’a pas évolué de manière significative, il en est autrement dans le domaine des rapports amoureux et des pratiques sexuelles ; ces dernières, tout particulièrement, se sont multipliées et diversifiées et on a vu naître, dans la deuxième moitié du XXe siècle, un phénomène égalitariste nouveau.

    Quand le phallus devient pénis

    Mais le sociologue se démarque d'autres chercheurs en insistant sur le rôle d’avant-garde joué par les femmes, sans qui ces transformations n'auraient vu le jour : "Aujourd’hui, pour la première fois dans l'histoire, les femmes revendiquent leur pleine et entière égalité avec les hommes." Une révolution générée par des femmes désirant s'émanciper, mais aussi par des minorités sexuelles en mal de reconnaissance ("l'émergence de l'homosexualité dans la sphère publique" a eu "des conséquences capitales sur la vie sexuelle en général.", et a permis l'éclosion de nouvelles libertés, la diversification de pratiques qui ne sont plus considérées comme des perversions - du moins par la majorité) ; si la sexualité de tous est aujourd'hui "affranchie des exigences de la reproduction", libérée des contraintes de la biologie et de la morale, c'est bien parce que des femmes ont combattu, entre autres, pour le droit à la contraception et à l'avortement et, dans la sphère privée, pour une répartition démocratique des rôles. Ces transformations entraînent nécessairement une redéfinition de la virilité et de la fonction du masculin et c'est ainsi que le phallus, en tant qu'objet symbolique, se voit dépossédé de ses prérogatives d'antan : "L'idée voulant que telle ou telle croyance et action conviennent à un homme et non à une femme, ou inversement, est inéluctablement vouée à disparaître au fur et à mesure que le phallus, si l'on me passe l'expression, se rétrécit en pénis."

    giddens3.jpgLa relation "pure"

    Anthony Giddens interroge la sexualité moderne en s'intéressant d'abord aux rapports entre les individus et aux liens entre sexualité et amour (se démarquant ainsi de la pensée foucaldienne, qui ignore le concept amoureux) : il ne cesse de développer, tout au long de ce passionnant ouvrage, l'idée d'un contrat intime négocié au quotidien, un pacte qu'il nomme "relation pure", rendu possible à la fois par la dissociation de la sexualité et de la procréation ("une séparation aujourd'hui entièrement achevée") et par la démocratisation des relations dans la sphère privée. L'assimilation amour / mariage / maternité / éternité n'est plus un carcan dans le cadre de cette relation pure, mais peut en découler, selon les désirs partagés des partenaires, et cette réciprocité transcende la binarité masculin / féminin. L'auteur revient en particulier sur les absurdes clichés qui font de la femme un être d'émotion et de l'homme un être d'action, qui associent la première au sentiment amoureux et l'autre au désir sexuel, en montrant que chaque individu, masculin ou féminin, a une vulnérabilité émotionnelle et des capacités pour agir. Tout n’est donc qu’affaire de culture et d’éducation… Une pensée qui rejoint celle d’Elisabeth Badinter ou les éclairantes analyses de Georges-Claude Guibert.

    Conscient du long chemin qui reste à parcourir pour que "l'amour convergent" s'enracine socialement (la démocratie "ne suffit pas en tant que telle"), tout en acceptant les entre-deux et les variantes, l'auteur ose aller plus loin encore en esquissant la silhouette d’un être humain idéal, proche de l'androgyne, dans une société transgénérique débarrassée de sa dualité, autre que biologique : "plus s'accroît égalité entre les deux sexes, plus les formes préexistantes de masculinité et de féminité ont des chances d'évoluer vers une sorte de modèle androgyne." – on remarquera que là encore, ce sont les femmes qui sont pionnières en la matière.

    L’interdépendance : une notion récurrente.

    Il reste que la démocratisation de la sphère intime n'influence pas nécessairement la sphère collective et les retombées dans les domaines politiques ou professionnels sont paradoxalement minimes : l'auteur fait montre d'un optimisme à toute épreuve et s'avance peut-être en décrivant l'interdépendance des deux domaines ; il insiste sur l'idée que l'émancipation individuelle, "dans le contexte des relations pures, est riche d'implication pour la pratique démocratique au sein de la communauté tout entière." Mais on peut se permettre d’en douter. Anthony Giddens étaye sa thèse d’une analogie inattendue entre les conflits internationaux et les conflits personnels et la façon dont ils se règlent (entre pression et oppression), montrant comment les négociations internationales pourraient prendre exemple sur ce qui se passe dans le champ individuel, quand les négociations sont menées sur des bases égalitaires, démocratiques et de respect mutuel… Tout ceci demeure pourtant un vœu pieux, mais i’interdépendance macrocosme/microcosme est l’un des thèmes de prédilection de ce chercheur pour qui l’homme est avant tout un être de culture : en passant d’un microcosme à un macrocosme, le sociologue démontre la flexibilité du phénomène démocratique.

    Une troisième voie...

    Anthony Giddens, ancien directeur de la London School of Economics, est célèbre pour l’influence politique qu’il a exercée sur Tony Blair, lui soufflant les principes de la «troisième voie» (the Third Way) si chère au New Labour (nouveau parti travailliste) ; en dépit des dérives sociales et politiques que ces théories ont fait naître en Grande-Bretagne, il demeure qu’avec cet ouvrage (où il n’est nullement question du premier ministre britannique), le sociologue élabore les bases d’une authentique « troisième voie » des liens amoureux et érotiques dans les sociétés occidentales, en insistant sur la résolution modérée et nuancée des conflits intimes et en reléguant loin derrière nous les vieilles querelles simplistes qu’impose une division dualiste des groupes d’individus : en s’opposant à la domination de l’un ou de l’autre de ces groupes (extrémistes de tous bords, que ce soient les hommes encore persuadés de leur supériorité « naturelle » ou les féministes essentialistes – pour qui l’hymne à la nature est le plus fort, prônant une séparation totale des sexes), il nous propose tout simplement d'apprendre à vivre en bonne intelligence.

    (Blandine Longre)

     

    Quand certains élèvent le débat, d'autres abusent de la crédulité ambiante en proposant de soi-disant "manuels" permettant de mieux vivre... Parmi les ouvrages que nous ne conseillons pas citons ceux-ci (dont les titres affligeants résument d'eux-mêmes leur ambition différentialiste et toute leur portée scientifique...) :
    Pourquoi les hommes n'écoutent jamais rien. Pourquoi les femmes ne savent pas lire les cartes routières (Allan et Barbara Pease) et, des mêmes, Pourquoi les hommes mentent. Pourquoi les femmes pleurent. Pourquoi les hommes se grattent l'oreille...et les femmes tournent leur alliance ? : Comment le langage du corps révèle vos émotions. Du même acabit : Les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus de J. Gray.

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  • Dans un livre, tout est permis

    mammouth.jpgLes mammouths, les ogres, les extraterrestres et ma petite sœur d’Alex Cousseau, illustrations Nathalie Choux, Sarbacane, 2008

     

    Cet album en apparence inoffensif (si l’on se contente de se fier à la mine sympathique des personnages et au rose bonbon de la couverture) dissimule en réalité des questions retorses (mais essentielles) qui permettent à la fois de découvrir, à travers quelques décors fantaisistes, le parcours d’un jeune narrateur fort curieux et de s’interroger sur le livre en tant que création (et collaboration) : une mise en abîme que l’on trouve rarement dans cette catégorie littéraire.
    On y suit un enfant…(en fait, il s’agit d’un jeune mammouth, mais c’est tout comme) qui aime les choses « compliquées » et qui se demande, par exemple, s’il existe pour de bon – angoissante question… sans compter que la réponse de son père n’est pas si simple à appréhender : « Alors voilà. Nous ne sommes pas dans la vraie rue ni dans le vrai monde. Nous sommes dans un livre. Ça veut dire qu’il y a un monsieur qui écrit l’histoire, et une dame qui fait les dessins ». La fiction est un « autre monde », certes inventé, mais comme l’affirme très justement, avec un sens logique implacable, le petit mammouth (désormais assuré d’exister), c’est un monde palpable, qui se met à exister dès lors qu’il est créé : « Alors si ces moutons existent dans un livre qui existe, ces moutons existent et un point c’est tout ! »

    Le didactisme de cet album n’échappera à personne ; pourtant, dans le même temps, le traitement facétieux et les illustrations de Nathalie Choux, émaillées d’amusants détails, permettent de dépasser cet aspect purement fonctionnel et de savourer l’ouvrage comme il se doit ; un hommage à la création, qui affirme que dans un livre, tout est permis, que les auteurs s’inspirent du réel ou qu’ils déploient l’imagination la plus débridée.

     

    (B. Longre)

     

    http://www.editions-sarbacane.com/

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  • AKUTAGAWA le conteur.

    aku.jpgLa Magicienne d’AKUTAGAWA Ryûnosuke, nouvelles traduites du Japonais par Elizabeth Suetsugu - Philippe Picquier

     

    Ce recueil de nouvelles plonge le lecteur dans un Japon attaché à ses valeurs ancestrales et, à la fois, très occidentalisé, trois des nouvelles appartenant au cycle dit "kaika mono" ("histoires du temps de la modernisation") : Les Poupées (1923), à travers l'histoire d'une famille bourgeoise désargentée forcée de se séparer de ses poupées traditionnelles, évoque le décalage douloureux entre modernité et système ancien, ainsi que les souffrances qui en résultent ; Un crime moderne (1918) et Un mari moderne (1919) présentent des personnages masculins qui tentent de concilier modernisme des idées (le mariage d'amour par exemple) et valeurs anciennes, sans forcément parvenir à un équilibre.

    Dans un autre registre, La Magicienne (1919) conte l'histoire d'amour teintée de tragique d'un jeune homme et de sa servante, tous deux aux prises avec une sorcière maléfique et puissante ; l'irruption du fantastique et de la magie dans un Tokyo moderne paraît familière au lecteur occidental qui ne peut s'empêcher de penser à Kafka ou Maupassant. Et l'auteur de souligner cette idée en disant : "Eh bien, à une pareille époque, dans un coin de cette grande cité, il s'est passé une étrange affaire, comme on peut en trouver dans les histoires de Poe ou les contes d'Hoffmann." La dernière nouvelle, Automne (1920), est mélancolique à souhait, tant par les évocations poétiques qu'elle renferme que par le sacrifice amoureux de Nobuko, jeune femme sensible et lettrée. Les allusions à la condition des femmes y sont subtiles mais non moins fortes pour l'époque. L'auteur, excepté dans le dernier texte, se met d'abord en scène, puis semble s'effacer derrière les récits des personnages (attachants en dépit ou à cause de leurs faiblesses), et dans un souci de vraisemblance, annonce ensuite qu'il retranscrit fidèlement les événements, tels qu'ils lui ont été racontés. Un procédé littéraire classique, mais efficace ; le déroulement des intrigues est solide, l'écriture fluide, de sorte que le suspense s'installe aisément. L'auteur, qui a donné son nom à l'un des prix littéraires les plus fameux dans son pays, est un formidable conteur, dont on peut aussi lire, entre autres, Rashômon et autres contes (Folio),

    (B. Longre)

     

    http://www.editions-picquier.fr/

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  • L'Europe autrement

    mafemme.jpgDans le cadre de la Saison culturelle européenne (juillet – décembre 2008), les éditions Théâtrales et Culturesfrance coéditent une collection intitulée "Traits d'union", regroupant 27 pièces inédites, une pour chacun des pays européens, de l'Allemagne à la Suède.

    J'ai prévu d'en découvrir quelques-unes, dont un texte "coup de poing" selon l'éditeur, Débris, de Dennis Kelly, traduit de l'anglais par Philippe Le Moine et Pauline Sales, et une pièce portuguaise : Ma femme de José Maria Vieira Mendes (traduit par Olinda Gil).

    Pour découvrir les 27 textes en question et les manifestations qui entourent les parutions :

    www.editionstheatrales.fr/traitsdunion

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  • Petit manuel de (sur)vie, de A à Z

    boya3.jpgJeux d'enfants de Jonathan Trigell
    (traduit de l'anglais par Isabelle Maillet)
    Gallimard, Série Noire

    En 26 épisodes, de A à Z, Jonathan Trigell fait le récit des tribulations du "garçon A", relâché après plusieurs années de prison. Enfermé depuis l'enfance pour un crime que nous devinons abominable, il ne connaît rien du monde extérieur et, comble de l'ironie, c'est la police qui veille sur lui après sa libération : pour lui éviter d'être reconnu par la presse à scandales et d'être livré à la vindicte populaire, on lui fournit une nouvelle identité, un logement et un travail de livreur. Le "garçon A" (ainsi désigné lors de son jugement, pour le distinguer de son complice, le "garçon B") s'appelle maintenant Jack, et fait ses premiers pas en tant que citoyen libre à l'âge de 24 ans, en sachant que la moindre erreur lui vaudra d'être emprisonné à nouveau.

    Jack est inévitablement déstabilisé mais sa réinsertion semble d'abord bien se dérouler. Tony, un éducateur qui l'a pris sous son aile alors que Jack n'était qu'un enfant, s'est installé non loin de son protégé et le rencontre régulièrement : l'amitié qu'ils partagent s'est muée en une relation père-fils gratifiante pour Tony et salvatrice pour Jack. Sur son lieu de travail, le jeune homme est confronté à des expériences toutes neuves : l'amitié (son coéquipier, Chris, l'adopte rapidement et les autres employés ne tardent pas à le considérer comme un des leurs) et l'amour (lui qui n'a jamais connu de femmes auparavant). Bien sûr, personne, excepté Tony, ne connaît son passé et son histoire singulière, et le poids du mensonge et de ses fautes devient insupportable.

    boya4.jpgLe récit de cette réinsertion peu commune (Jack ne perd jamais de vue que les tabloïds sont à sa recherche) est palpitante, et narré de telle façon que ce n'est que progressivement que le lecteur est mis au fait du crime commis par Jack lorsqu'il n'était qu'un enfant. Ainsi, un chapitre sur deux est dédié au passé troublé du protagoniste : l'enfance d'un petit garçon maltraité par ses pairs, délaissé par ses parents, l'implacable système judiciaire (Jack, à quelques mois près, aurait pu être jugé comme un enfant...), le cynisme des psychologues chargés de le suivre (et, accessoirement, de le faire avouer un crime auquel il ne comprend rien), les épreuves infligées par l’univers carcéral... Tout est recensé, exploré, examiné à la loupe, avec compassion, certes, mais surtout avec un réalisme qui ne s’embarrasse pas de réponses toutes faites.

    Jonathan Trigell montre comment une victime peut devenir un coupable et réciproquement, comment les enfants peuvent recourir à des jeux cruels pour tromper leurs souffrances, et comment un petit garçon a pu devenir un "monstre", une erreur de la nature, et ainsi détruire la vision idyllique que la société a créé de ce temps de l'innocence. En filigrane, l’auteur accuse une société plus prompte à punir qu'à comprendre, où il est plus aisé de pointer du doigt que pardonner ou de remonter à la source d'un crime.

    Ce premier roman mérite des encouragements pour l'intensité des sentiments qu'il renferme et la profondeur de la réflexion engagée ; de même, la construction narrative, qui laisse planer l'ambiguïté — on ne cessera de se demander si Jack est capable d'assumer sa nouvelle existence et le flottement identitaire qui lui a été imposé — est habile, et brosse un portrait sans complaisance d'un jeune homme que sa vaillance ne suffira peut-être pas à sauver.

    B. Longre

    Le nouveau roman de l'auteur, Cham, a paru en anglais en juillet dernier.

    www.serpentstail.com

    www.gallimard.fr

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  • D'un langage à l'autre

    writers3.jpgWriters, de Nancy Crampton - préface de Mark Strand - The Quantuck Lane Press

    Des années durant, Nancy Crampton a photographié des écrivains (anglophones pour la plupart) et cet ouvrage retrace quasi chronologiquement les étapes de ce parcours, mû par une détermination sans failles ; l’artiste, aujourd’hui photographe officielle du Unterberg Poetry Center de New York, a capté en noir et blanc la surface de visages plus ou moins connus (selon le degré de médiatisation de chaque auteur et sa volonté de s’effacer ou non derrière ses écrits...) Plus d’une centaine de clichés grand format recouvrent les pages de droite tandis qu'en regard, figurent quelques écrits soigneusement sélectionnés par la photographe (extraits d’essais, de conférences, d'entretiens ou de réflexions personnelles de l’auteur photographié), qui permettent de confronter (souvent indirectement) le textuel au visuel, de donner une « image » - justement – textuelle de chacun, laissant sur la page une trace linguistique leur appartenant en propre, contrairement à leur portrait.

    Panorama éclectique, certes, mais que sous-tendent les fils conducteurs entrelacés de l’écriture et de la lecture (d’images ou de mots). Impossible de s’étendre ici sur chaque portrait, de les décrire tous, mais derrière les façades de ces visages et de ces regards, pour la plupart fixant sans détours l’objectif, on lit nécessairement autre chose, une substance qui émane en partie de ce que l’on sait (ou devine parfois implicitement) de la profondeur de leur travail. Le sourire presque gêné de Nelson Algren (qui raconte que devenir écrivain fut pour lui presque accidentel), celui plus chaleureux de Paul Theroux (dont il faut retenir l’humilité des propos : «Je suis l’ombre. Ma fiction est la substance.») ; la grâce naturelle et très posée d’Alice Walker, le regard profond, questionneur, de Doris Lessing, celui plus pensif et détaché de Jumpha Lahiri ; ailleurs, on découvre un John Cheever plongé dans ses pensées, comme en train d’échafauder sa prochaine histoire, la tranquille assurance de James Baldwin (pour qui la littérature, acte politique, peut changer le monde). Ian McEwan, Chinua Achebe, Robert Lowell, Gunter Grass, Truman Capote (figé pour l'éternité trois mois avant sa mort), Maya Angelou, Margaret Atwood, Philip Roth… romanciers, poètes, dramaturges se succèdent et chacun de revenir sur ses débuts, la genèse de son travail, son expérience de l’acte d’écriture, le processus de création (qui souvent précède l’écriture, comme l’explique très simplement Edward Albee), quelques anecdotes ou encore sa vision du monde, ses influences littéraires, le regard porté sur la fiction en général.

    Les portraits révèlent de nouvelles facette d'artistes appartenant à plusieurs générations (Nancy Crampton photographie depuis le début des années 1970), à différentes cultures, mais pourtant tous liés par leur langage commun, le littéraire, un et multiple, comme en témoignent explicitement les deux photographies choisies pour ouvrir l'ouvrage (le profil d'Isaac Bashevis Singer dans l'acte d'écrire) et le clore (douze clichés rectangulaires d'un Studs Terkel dans le feu de l'action, en train de raconter une histoire que l'on ne peut qu'imaginer). Il émane de cette rétrospective plurielle un classicisme certain, une formalité (celle du cadre, de la prise de vue et du noir et blanc) qui rejoint un désir évident de canonisation et d'historicité, sans pour autant que l'artiste ne cède à la tentation de la sophistication ou de l'artifice - peu ou pas de "mise en scène" ici ou de préméditation (ou alors volontairement déguisée) de la part de Nancy Crampton : les portraits, en grande majorité, ont été réalisés dans l'environnement immédiat des écrivains et très rarement en studio ; le parti pris du in situ confère à l'ensemble une spontanéité paradoxale, de même qu'une sérénité générale qui inspire ces mots au poète Mark Strand : "Nous regardons peut-être un visage photographié mais ce que nous ressentons, c'est la présence attentive de Crampton."

    B. Longre

    The Quantuck Lane Press (maison d'édition - spécialisée dans les beaux livres, la photographie, les arts visuels et les arts su spectacle - créée en 2000 par James L. Mairs, longtemps directeur littéraire chez Norton.)

    http://www.quantucklanepress.com/

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  • Désenchantements

    Déconstructions de Henry Parland, Traduit du suédois (Finlande) par Elena Balzamo - Belfond

     

    « Un roman
    qui ne s’achève jamais
    car l’amour du héros
    est sans espoir
    et l’héroïne
    sans objectif. »
    (H. Parland, Influenza)

     

     

    Aucun ouvrage d’Henry Parland n’avait jamais été publié en français avant celui-ci, et pour cause : Déconstructions est son unique roman, une œuvre posthume qu’il n’aura pas eu le temps de retravailler comme il l’aurait souhaité, la scarlatine l’ayant emporté à l’âge de vingt-deux ans, en 1930. Un roman, ainsi que l’explique la traductrice dans sa préface, dont l’édition la plus fidèle n’est parue que l’an passé en Finlande, après des décennies de remaniements « plus ou moins fantaisistes ».

     

    hparland3.jpgOn pense aussitôt à Raymond Radiguet, qui fut son contemporain, et dont l’œuvre resta inachevée quand lui aussi mourut prématurément, laissant derrière lui des écrits de «jeunesse» portant toutefois les signes d’une indéniable maturité intellectuelle et émotionnelle. Un constat similaire s’applique à Henry Parland, jeune homme polyglotte (né en Russie, d’une mère allemande, élevé en Finlande puis étudiant au lycée suédois, avant de partir pour la Lituanie), admirateur, entre autres, de Proust. L’on trouve en effet dans Déconstructions une pensée déjà élaborée, une écriture incisive et aboutie, un échafaudage narratif original et une vision de l’existence et de l’amour peu commune. Déconstructions est avant tout l’histoire d’une relation amoureuse, d’une attirance mutuelle et du gouffre d’incompréhension qui sépare Henry (l’alter ego de l’auteur, à la fois Parland et un autre) d’Amy, la jeune femme qui l’obsède et l’agace, qui l’indiffère ou le séduit : un attachement paradoxal qui provoque en lui des émois singuliers et dont il se souvient, un an après la mort d’Amy.

     

    Justement, la disparition d’Amy (morte jeune, elle préfigure avec ironie le décès imminent de Parland alors qu’il s’attelait à ce roman) rend cette dernière plus inaccessible encore ; Henry, jeune homme oisif mais, nécessité oblige, impliqué dans des affaires financières plus ou moins fructueuses, décide alors d’explorer ses souvenirs et les photographies qui lui restent pour recréer l’image de cette femme charmante et fantasque, tour à tour enjouée et mélancolique ; en un mot, indéfinissable. La méthode qu’adopte Henry consiste à « démolir » systématiquement l’image que ceux qui l’ont connue ont construite a posteriori, afin de redécouvrir l’essence même de la jeune femme : « je voudrais te revoir telle que tu étais et non pas telle que les gens t’ont faite depuis. » Déconstruire pour mieux reconstruire, telle est l’intention et la devise du protagoniste, dont le monde émotionnel se révèle complexe, fascinant et pétri de contradictions ; du vivant de la jeune femme, il n’a cessé de la rejeter puis de revenir à elle sans plus pouvoir s’en détacher, de s’irriter de sa présence ou de ses larmes, allant jusqu’à faire montre, inconsciemment, d’une cynique indifférence frisant la cruauté.

     

    Henry est avant tout un être passif, un observateur peu porté à agir, préférant tourner des idées dans sa tête, examiner chaque détail d’une situation ou d’une posture, emberlificoter les événements et les impressions et les rendre peut-être plus confus qu’ils ne le sont, comme si les sentiments éprouvés (de la joie à la jalousie, de l’amour à l’écoeurement) ne faisaient en définitive qu’accentuer sa difficulté à sortir d’une espèce de paralysie morbide. « Elle te rend fou », l’avertit son ami Gunnar, qui lui conseille d’en finir avec Amy. Mais un an après sa mort, il croit la retrouver par le biais de ses réminiscences et des photos qu’il développe lui-même : « le tirage sur papier donne le sentiment d’assister à un miracle. » ; c’est ainsi qu’il parvient à lui redonner vie et texture : « il y a, dans ce processus, quelque chose de la résurrection des morts. » ; un dialogue s’instaure entre eux, léger et presque amusant, mais qui bien vite s’éteint. Le caractère éphémère et fuyant du souvenir et la qualité du papier photographique rendraient-ils impossible toute reconstruction authentique ? Amy, en dépit des efforts littéraires de son ancien amoureux, serait-elle définitivement perdue ? Et surtout, ce qu’ils ont partagé était-il vraiment de l’amour, ou bien seulement la rencontre fortuite de deux solitudes qui ne se seraient jamais vraiment connues, une illusion romantique « douteuse » ? La perception du monde selon Henry Parland ne manque pas d’ironie, et le ton désabusé qu’il adopte (une façade ?) le sauve en partie d’une désespérance qui aurait pu l’attirer vers le nihilisme.

     

    On admire ici le modernisme de la construction et de la mise en abyme (Henry Parland, auteur, mettant en scène un personnage, Henry, écrivant un roman intitulé Déconstructions), le rythme narratif singulier, en apparence chaotique, les allées et venues entre le temps où Amy était encore en vie et le temps de l’écriture, le jeune Henry composant son roman en gardant à portée de main la photo qu’il a développée et qui se ternit au fil des heures, atténuant en définitive l’intérêt qu’Henry portait à cette femme. Car l’existence a ici un goût de défaite, comme si tout était joué avant même d’avoir été vécu et le désespoir lucide et détaché de ce jeune homme touche au vif, quand bien même ce désenchantement ne nierait pas les élans du cœur.

    La même attitude se dégage de la plupart de ses poèmes (un petit volume, Grimaces, traduit par Jacques Outin est inséré au roman) si plaisants à lire et qui dévoilent lumineusement les paradoxes irréconciliables qui hantaient l’auteur, à qui on laisse le mot de la fin :

     

    " Lorsque je pense à toi
    C’est sur une ligne droite
    Dont une extrémité
    Brûle en enfer
    Et l’autre
    Serpente, blanche flamme, vers le ciel,
    Mais son centre
    N’est que cendre de glace
    ."

     

    (B. Longre)

    http://www.belfond.fr/

     

     

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  • Naturalisme nippon

    kafu.jpgLe bambou nain de Kafû, roman traduit du Japonais par C. Cadou, Philippe Picquier (Titre original : Okame Zasa, 1918)

     

    Nagai Kafû, (mieux connu sous son prénom, Kafû), fortement influencé par les auteurs français (Zola, Maupassant ...) comme un grand nombre de ses compatriotes écrivains du début du XXe, est l'un des fondateurs du naturalisme à la japonaise. Dans ce roman, son expérience libertine lui sert de support pour décrire le monde des maisons de thé, des geishas, des artistes et des marchands d'art. On y suit avec amusement les pérégrinations d'un mauvais peintre, Uzaki Kyoseki, intendant subalterne et obséquieux d'un grand peintre, Uchiyama Kaiseki, et du fils de ce dernier, Kan, un garçon oisif, fauché et débauché. Entraîné malgré lui par ce fils de bonne famille, Uzaki tente en vain de le remettre sur le droit chemin, tout en tombant lui-même dans les bras des geishas et dans les pièges d'une vie de plaisirs.
    Satirique et rocambolesque, ce récit est aussi destiné à illustrer le déclin d'une époque : la beauté et les talents des geishas ne sont plus qu'un mythe et les descriptions des maisons de thé sont souvent sordides. Complétant le portrait de personnages libertins, une nouvelle bourgeoisie arriviste s'impose, dont la façade conventionnelle dissimule mal les scandales financiers ou sexuels. Aucun des personnages ne sort indemne ou ennobli de ce roman au dénouement tragi-comique.

    (B. Longre)

     

    http://www.editions-picquier.fr/

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  • Partira ? Partira pas ?

    candelaria_double.jpgCandelaria ne viendra pas de Mercedes Deambrosis, vu par Marko Velk, éditions du Chemin de fer, 2008

     

    Un mari qui l’humilie avec une cruauté désormais inscrite dans la banalité du quotidien, des enfants égoïstes qui la méprisent ouvertement, une vieille mère capricieuse : voilà à quoi se résume l’existence d’une mère de famille madrilène au tempérament peu affirmé – en témoignent quelques scènes pathétiques lors desquelles on la voit trembler face à son époux grotesque et autoritaire ou s’attendrir devant son petit dernier tout aussi tyrannique que son père. Mais il suffit parfois d’un événement en surface anodin pour que tout soit bouleversé – ou presque. Ce jour-là, « jour sacré », la femme de ménage (« la fille », ainsi que tous la surnomment) appelle pour dire qu’elle ne viendra pas. Confrontée à cette nouvelle donne qui vient rompre le train-train, la protagoniste voit son point de vue se modifier de façon d’abord imperceptible et, sans le décider vraiment, se met à penser à elle.

     

    Elle s’accordera une journée. Une journée… ou peut-être davantage. Le dénouement en suspens va de pair avec la subtilité du texte, qui refuse de tout dévoiler. Les différentes phases par lesquelles passe cette femme en mutation sont mises en valeur à travers les portraits vaporeux de Marko Velk, qui s’intercalent au texte : un visage sombre et tourmenté, aux traits indistincts, fluctuants d'une image à l'autre, montrant une femme en quête d’une autre vie qu’elle-même semble être bien en peine de définir. Ce récit aux apparences trompeuses va au-delà du drame petit bourgeois tragi-comique du départ, avant de basculer (et le lecteur avec) dans un univers incertain, où les règles volent en éclats… à l’image de la liberté à laquelle notre héroïne aspire.

     

    (B. Longre)

     

    http://www.chemindefer.org/

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  • Corridors

    werner.jpg« Le récit est un corridor. Il vous mène à des portes (ouvertes ou fermées) derrière lesquelles il y a la poésie. Parfois, il débouche sur une place, un carrefour, et c’est alors que cela se complique. Là, se croisent, aboutissent, commencent plusieurs autres corridors. »

     

    « Vous passerez devant une multitude de portes sans savoir ce qu’elles cachent et ne demandent qu’à vous faire découvrir. (…) Certaines [chambres] s’entrouvrent par moment, se referment en claquant sur la mémoire pour tout nier en bloc. D’autres restent vides comme s’il fallait les meubler soi-même : c’est l’âme ou l’imagination et bien des choses dont nous n’avons même pas idée. »

     

    Corridors secrets de Werner Lambersy, poèmes, et de Didier Serplet, dessins (éditions Rafael de Surtis)

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  • Ce que je lis...

    incardona.jpgHormis quelques manuscrits en cours de lecture, je tâche d'avancer (lentement, il faut l'avouer) dans des ouvrages pour la plupart bien entamés ou sur le point d'être achevés (soyons optimiste...). Voici donc, très vite et en vrac...

    Remington, roman de Joseph Incardona (Fayard noir), dont j'aime beaucoup le ton désenchanté, et dont le titre fait référence à l'outil de travail du narrateur...

    Plus sombre encore, dans une autre collection "noire" : Vendeur de cauchemars d'André Benchetrit (DoAdo... noir, Le Rouergue), qui oscille entre réalité et fantastique.

    Dans un tout autre genre, j'apprécie le style fluide et la narration déstructurée de Fenêtre sur l'abîme de Sumana Sinha, qui signe là son premier roman (Editions de la différence). Myriam présente l'auteure ici .

    Du côté des essais, hormis celui-ci, je me suis intéressée à un ouvrage que les éditions Métailié remettent en vente : Signes d'identité, Tatouages, Piercings et autres marques corporelles de David Le Breton, dans la collection Traversées - l'occasion de me plonger dans une étude passionnante, où l'auteur analyse et commente, sans porter aucun jugement moral (ce qui, entre nous, change un peu).

    krav.jpgDe même, un autre ouvrage mérite un (large) détour : Portraits du jour de Marc Kravetz (Editions du Sonneur), dans lequel l'auteur a posé par écrit 150 de ses chroniques radiophoniques pour France-Culture. Pour faire le tour du monde (plusieurs fois de suite) en restant chez soi et profiter de l'érudition d'un grand reporter.

     

    Justeunefinweb-medium;brt:39.jpgJe ne me risque pas à énumérer les nombreux albums jeunesse lus ces temps, ni même les ouvrages en souffrance ou qui attendent d'être chroniqués, néanmoins, je recommande un livre important, dont je parlerai prochainement : un récit publié aux éditions L'escampette et signé Jacqueline Merville (l'auteure, entre autres, de Black Sunday), Juste une fin du monde, véritable "traversée de l'insensé", presque irracontable - alors qu'il faut bien trouver les mots pour en parler.

     

    49.jpgPour finir, je découvre aussi peu à peu les derniers numéros de la revue Lecture Jeune, qui traite de la lecture chez les adolescents et que publie l'association Lecture Jeunesse.
    Parmi eux, un numéro consacré au monde virtuel(n° 126, juin 2008), qui propose une réflexion sur la place des blogs dans le quotidien des jeunes, sur l'impact des pratiques virtuelles sur les adolescents, confrontés (comme nous tous, mais peut-être davantage encore) à une nouvelle forme de socialisation.

    Le tout dernier numéro (127) se penche sur le travail de l'auteure Valérie Dayre et propose toujours de nombreuses notes de lecture, portant sur des romans dont certains ont été évoqués sur ce blog.
    (On peut lire quelques articles en ligne une fois les revues archivées sur le site).

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  • la bibliothèque de théâtre Armand Gatti en péril

    J'avais déjà mentionné sur ce blog le prix tartuffe, créé en 2004 par Orphéon - Bibliothèque de théâtre Armand-Gatti, et décernée par l'Observatoire de la censure, lieu de réflexion et d'information sur la censure et l'autocensure, à un écrivain ou artiste victime de la censure, ou à un livre qui défend la liberté d’expression. L'association ORPHÉON, fondée en 1979 et installée à Cuers depuis 1983, mène diverses actions dans le domaine théâtral (création de spectacles, défense et la promotion du livre, de la lecture, de l’écriture, des auteurs et des éditeurs de théâtre, avec la Bibliothèque de théâtre Armand-Gatti, programmation et accueil de compagnies de théâtre dans le cadre de la Saison de l’Abattoir).

    Cependant, ce travail a été brutalement remis en cause par le nouveau maire, qui a suspendu les activités de l'association, mettant en péril notamment l'existence de la bibliothèque de théâtre Armand Gatti. Il vient d'annuler la programmation  de la saison théâtrale du dernier trimestre et oblige l'association à délocaliser dans deux autres villes la Fête du livre de théâtre consacrée à l"édition et aux écritures théâtrales pour la jeunesse.

    La Ligue des droits de l'homme Toulon suit attentivement cette affaire depuis ses débuts, il y a cinq mois. Pour davantage d'informations, lire

    http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2843 et http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2854

     

     

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  • "Délices diaboliques des plaisirs de la chair"

    edo.jpgLa Proie et l’ombre (Inju, la bête dans l’ombre), suivi de Le test Psychologique (nouvelle) d’EDOGAWA Ranpo, traduit du Japonais par Jean-Christian Bouvier - Philippe Picquier
    La chambre rouge d’EDOGAWA Ranpo, nouvelles traduites du Japonais par Jean-Christian Bouvier - Philippe Picquier

     

    La sortie en salles (le 3 septembre dernier) du film de Barbet Schroeder est l’occasion pour les éditions Picquier de rééditer un roman japonais célèbre, La Proie et l’ombre (rebaptisé Inju, la bête dans l’ombre), qui a inspiré l’adaptation cinématographique. Inju est signé Hirai Târo (1894-1965), plus connu sous son pseudonyme, Edogawa Ranpo (la transposition phonétique en japonais d'Edgar Allan Poe, pour qui l’auteur avait beaucoup d’admiration), qui est au Japon ce que W.W. Collins est à l'Angleterre ou ce que Gaston Leroux est à la France : l’un des fondateurs du roman policier d'investigation, teinté de fantastique ; un genre populaire, certes souvent dénigré par la critique, mais parfois susceptible de dépasser le simple stade du divertissement pour atteindre des profondeurs psychologiques insoupçonnées, même par le plus attentif des lecteurs. C'est le cas de ce court roman policier dans lequel l'auteur et le narrateur, lui-même auteur de romans policier, semblent ne faire qu’un… Le second s'improvise détective pour les longs cils de Shizuko Oyamada, que son ancien amant ne cesse de harceler par le biais de lettres cruelles, menaçant de tuer son mari – à qui elle n'a jamais confié son erreur de jeunesse.

    L'enquête qui suit est caractérisée par une atmosphère de plus en plus étouffante et par la finesse de l'analyse psychologique ; peu à peu, ce qui s’apparentait à un simple jeu (pour le lecteur comme pour l’enquêteur) et à une investigation classique se révèle être un abîme vertigineux, les hypothèses ne cessant de se succéder dans l'esprit du narrateur ; celui-ci, envoûté par l'implicite soumission sexuelle de sa cliente, plonge alors "dans les délices diaboliques des plaisirs de la chair". Dans son enquête, il se révèle plutôt fin limier, mais ne se départit jamais de son regard d’esthète, et réagit souvent à la manière d’un écrivain, de sorte que la frontière entre monde réel et univers fictionnel n'est jamais nette. Sans révéler la chute de cette aventure, on peut en tout cas dire qu’elle se termine davantage comme un roman tout court que comme un policier... À lire sans faute, le court récit sarcastique (Le test Psychologique) qui complète l'ouvrage et témoigne de l'intérêt de l'auteur pour la psychologie.

    edo2.jpgEdogawa Ranpo est aussi l’auteur de La Chambre rouge, un recueil de nouvelles fantastiques rondement ficelées et élégamment menées. Dans quatre d'entre elles, l'intrigue s'élabore autour d'une supercherie qui mise autant sur la psychologie des personnages que sur celle du lecteur. En dépit de l'atmosphère sinistrement pesante qui imprègne tout le recueil, l'aspect "farce" prédomine, chaque dénouement rendant la tragédie caduque. Seul La Chenille, texte fascinant qui narre l'atroce existence d'une créature difforme, mutilée, en proie aux pulsions libidineuses et sadiques d'une épouse « dévouée », se doit d'être placé à part : un classique du ero-guro, genre mêlant érotisme, grotesque et horreur, en particulier dans les descriptions de la "toupie de chair", ou de l’ "énorme chenille jaune" qu'est devenu l'ancien soldat. Dans les autres textes, les personnages présentent eux aussi des mutilations, physiques et/ou métaphoriques frappantes : misanthropes frappés par des maladies mentales peut-être imaginaires, comme dans Deux vies cachées, affublés d'un physique repoussant (La chaise humaine), ou encore accablés par la pauvreté, comme dans La pièce de deux sens (publiée en 1923 et considérée comme LA première nouvelle policière des lettres japonaises.)

    Sous leur charme en apparence désuet, ces quelques textes ancrés dans un Japon déjà moderne témoignent de la virtuosité d’une œuvre qui reste à découvrir, seuls quelques titres étant disponibles en français (sur un total d’une quarantaine de nouvelles et d’une trentaine de romans…).

     

    (B. Longre)

     

    http://www.editions-picquier.fr/

    www.inju-lefilm.com

     

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  • Lire en ligne

    993a77d3b2bdefa8178592e22be110ad.jpgUne nouveauté dans le Bulletin des Auteurs de Théâtre créé par Philippe Touzet et Philippe Alkemade (et que je présentais ici) : un texte inédit à télécharger librement, pendant une semaine seulement. Pour cette grande première, il s'agit de L, comme oiseau de Matéi Visniec.

    Pour découvrir d'autres textes de l'auteur, on pourra lire les articles de Jean-Pierre Longre.

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  • Tour d’horizon

    tgornet3.jpgDe nombreuses lectures achevées et peu de temps pour en parler ces jours… Je tiens néanmoins à en dire quelques mots.

     

    Du côté des romans, j’ai lu Je n’ai plus 10 ans (Neuf de l’Ecole des loisirs), de Thomas Gornet, dont j’aime beaucoup le ton et le style minimaliste – entre naïveté et sagacité. Dans ce récit en apparence paisible, ancré dans le quotidien, la parole candide, souvent littérale, du jeune narrateur est constamment en décalage avec les tensions ténues qui affleurent ; sa grande solitude face au monde adulte (qui rejette, parfois par déni, parfois en pensant agir pour son bien, les amorces de dialogue que le garçon tente de mettre en place) est palpable tout au long du roman, tout comme son désarroi. On pourra lire sur Sitartmag l’article que Madeline Roth consacre à ce roman destiné à un large lectorat.

     

    http://thomasgornet.blogspot.com/

     

    http://www.ecoledesmax.com/portail/

     

     

    amoureuxgrave.jpgAmoureux grave d’Élisabeth Brami et de Philippe Lopparelli (T. Magnier, collection Photoroman) met en scène, avec une grande finesse, une autre solitude : celle d’un jeune homme, le temps d’un week-end – une solitude soudain troublée par l’arrivée d’e-mails dont l’expéditeur reste anonyme. Paul est un personnage très vraisemblable, construit avec soin, et l’on se sent proche de lui dès les premières pages ; il souffre d’être « la honte de la famille » parce que littéraire dans une famille de scientifiques, de devoir cacher ses angoisses à sa mère envahissante et de supporter des pulsions, pourtant fort naturelles, qui le mettent mal à l’aise. À travers l'étrange dialogue qui s’instaure via l’écran, Paul retrouve un semblant d’espoir – ou du moins de quoi avancer, temporairement. La manière dont Élisabeth Brami a su intégrer les photographies de Philippe Lopparelli au cœur même du récit est très habile et permet de souligner davantage encore leur présence. J’invite à lire le point de vue de Joannic Arnoi, plus élaboré que le mien.

     

    Dans la même collection, on peut lire Les Giètes de Fabrice Vigne (qui se « réjouissait » ici de ce que certains « critiques » avaient pu en dire…), avec des photos d’Anne Rehbinder, ou encore Derrière le rideau de pluie de Guillaume Le Touze, photographies Michel Séméniako.

     

    atlantis.jpgDans un tout autre genre, j’ai lu le premier tome de la série Atlantis, L’Héritière, écrit à quatre mains par Christine et Madeleine Féret-Fleury (Hachette romans). L’écriture est d’une grande précision et l’histoire de la jeune Adel, qui s’enfuit de l’orphelinat où elle est maltraitée, est bien menée, ponctuée de multiples références à la littérature d’aventure, entre autres à Jules Verne. On apprécie le suspense, toujours ménagé, et la narration alternée –  le parcours d’Adèle, entre deux mondes (le réel et un univers parallèle qui intrigue d'emblée), et la quête d’un inconnu prêt à tout pour mettre la main sur la fillette. Des énigmes, de multiples rebondissements, beaucoup d'inventivité, et une héroïne dont la naïveté première n'amenuise en rien ses côtés batailleurs.

    On peut lire un extrait en ligne.

     

     

    hof.jpgQuant à Une petite chance, de Marjolijn Hof (traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron, Seuil jeunesse, collection Chapitre), cela faisait un moment que je souhaitais en parler. Un roman à la fois grave et léger, très audacieux dans son propos. On y découvre une petite fille aux prises avec des angoisses qu’elle tente d’apaiser en échafaudant des stratégies déroutantes, qui témoignent pourtant d’un sens logique étonnant. Une façon comme une autre de conjurer la mort possible de son père médecin, porté disparu. D’aucuns verront là une morbidité qui ne devrait pas avoir sa place en en littérature jeunesse… Est-il utile de répéter que la mort et son lot d’angoisses sont communs à tous ? Rien de malsain, en tout cas, dans ce court roman dont la justesse de ton est fort appréciable, car au-delà de la « thématique », l’auteure a donné vie à un personnage complexe, loin de tout stéréotype, que l’on découvre intimement à travers de nombreux dialogues bien menés et de menues anecdotes d’un quotidien qui se voit soudain bouleversé. 

     

     

    jturin.jpgJustement, j’ai sous les yeux un ouvrage qui a retenu mon attention : Ces livres qui font grandir les enfants, de Joëlle Turin (Didier jeunesse, collection Passeurs d’histoires). L’auteure développe nombre d’analyses pointues à partir d’un matériau d’une grande richesse : l’album jeunesse. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser entendre, il n’est nullement question d’ouvrages didactiques ou formatés, mais de livres qui « ne s’embarrassent pas d’intentions pédagogiques explicites, de principes éducatifs affirmés et trop évidents, de propos lénifiants censés protéger le jeune lecteur de tout traumatisme. » Des albums dont les niveaux de lecture multiples font qu’ils sont pétris d’implicite : tout en donnant du plaisir au lecteur (enfant ou plus grand…), ils sont susceptibles de susciter nombre d’émotions et de questionnements, en lien direct avec le quotidien, mais aussi de participer au développement de la vie psychique et de l’imaginaire de chacun. L’auteure a choisi quelques grands thèmes (le jeu, les peurs, les « grandes questions » - la vie, la mort, les origines - les relations avec autrui, les chagrins) autour desquels elle bâtit ses analyses, toujours à l’aune d’albums représentatifs et tous différents les uns des autres (de Claude Ponti à Anaïs Vaugelade, en passant par Beatrix Potter ou Quentin Blake), nécessairement singuliers, sans jamais instrumentaliser son objet d’étude : les livres, écrit-elle entre autres, ne sont pas « des outils thérapeutiques », mais des « œuvres artistiques ». Et on lui en sait gré.

     

     

    annees70.jpgÀ propos d’album, et pour finir en beauté, un grand format que je recommande tout particulièrement : le dernier-né de Claudine Desmarteau, Mes années 70 (Panama), qui donne sacrément envie de (re)descendre dans la rue, de clamer « peace and love » ou d’écouter du Janis Joplin… L’impertinence salutaire et l’humour vivifiant de ce revival se goûtent sans modération et l’auteure, qui parle d’expérience, a l’habileté de mêler souvenirs personnels (sa garde-robe, ses lectures, ses goûts et ses activités, etc.) et thèmes plus vastes (libération de la femme, interdits et progrès sociaux, mode et musique, politique, etc.) ; une façon d’offrir une fresque variée, entre documentaire très subjectif et album de famille, qui met en avant la culture, au sens large du terme, caractéristique de l’époque. La drôlerie de l’ensemble permet de toucher un vaste lectorat - certains pourront revivre leur enfance en partie, d’autres (plus jeunes), n’en reviendront pas de découvrir qu’il est possible de survivre sans mangas ni mp3, affublés de sous-pulls synthétiques et entourés d’affreux papiers peints orange… c’est à eux que l’album, (où l’auteure ne craint pas de représenter des corps nus ou des hippies le joint au bec) s’adresse avant tout (« Quand j’avais ton âge, c’était les années 70 »).

     

    http://www.desmarteau.fr/index.html

     

     

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