2009.03.23

L'école des loisirs, théâtre

E114962.gifL'hiver, quatre chiens mordent mes pieds et mes mains de Philippe Dorin
L'Ecole des loisirs, 2008

Un homme et une femme occupent un espace scénique presque vide, où ils attendent que l’auteur veuille bien écrire leur histoire. À défaut, ils font connaissance, s’efforcent de s’inventer une vie, bon gré mal gré, d’effectuer quelques gestes quotidiens, d’accueillir deux enfants ; ainsi, leur quête identitaire prend peu à peu du sens, malgré l’absence supposée de l’auteur… Cette pièce, Molière du Spectacle jeune public 2008, parle finement de l’illusion théâtrale et des ficelles qui sous-tendent toute création dramatique (les personnages, loin d’être dupes, savent qu’ils ne sont que des personnages, aussi ne jouent-ils pas toujours le jeu…) et déconstruit en creux les clichés associés à des rôles figés (l’homme, la femme, les enfants) que ce soit dans l’univers théâtral ou dans le monde réel.

E114975.gifLa morsure de l'âne de Nathalie Papin
L'Ecole des loisirs, 2008

Paco, un « égaré » entre la vie et la mort, se retrouve dans un espace hors du temps, où il croise plusieurs personnages : un âne qui fait office de guide, son fils qui vient lui demander de faire un choix (vivre ou mourir), une petite à naître qui aimerait être sa fille… En errance dans un purgatoire étrange, réinventé pour l’occasion, le protagoniste passe par diverses phases, jusqu’à se séparer de son enveloppe charnelle, pour se décider plus tard à la réintégrer et à revenir dans le monde des vivants. L’auteure s’efforce ici de mettre en mots et en scène le processus du passage de la vie à la mort (et vice-versa) de façon métaphorique, mais l’ensemble, malgré ses qualités, reste fort abstrait et, sans être morbide, manque un peu de fantaisie.

(B. Longre)

Ces articles ont paru en compagnie de quelques autres dans le numéro 245 de La Revue des livres pour enfants (La Joie par les livres / BNF, décembre 2008)

 

D'autres chroniques

2009.03.19

Un peu de théâtre

9782742777815.gifMoi et ma bouche, de Denis Lachaud, illustrations Patrick Fontana
Actes Sud-Papiers, Heyoka jeunesse, 2008

 

Pièce créée sur scène en octobre dernier, Moi et ma bouche donne la parole à Pauline, adolescente plongée dans un long coma (« enfermée à l’intérieur d’elle-même »), mais aussi à certains de ses organes : sa bouche, ses yeux, ses oreilles et son cerveau. Les dialogues qui s’instaurent entre elle et eux lui permettent de tromper son ennui, tandis que grâce à son cerveau, elle revit certains souvenirs (dont l’accident qui l’a mené sur ce lit d’hôpital), et parvient peu à peu à reprendre contact avec le monde extérieur. Le procédé rappelle En voiture Simone, de Luc Tartar (Lansman jeunesse, 2006), où les cinq sens de la jeune héroïne étaient personnifiés. Si Denis Lachaud traite la thématique avec moins de fantaisie, le ton reste léger. Les phrases sont brèves, sobres et vont à l’essentiel sans pourtant se départir de poésie, via les séquences oniriques qui succèdent aux scènes des deux mondes de Pauline.

 

9782070616176.gifThomas More ou L'homme libre de Jean Anouilh
Gallimard jeunesse, Scripto, 2008

 

Thomas More (1478-1535) auteur de l’Utopie (1516), s’opposa, par fidélité à ses principes (et au pape), à la volonté royale, ce qui lui valut d’être condamné à mort par Henry VIII. Figure historique qui a inspiré une autre pièce célèbre (A Man for All Seasons de Robert Bolt, 1954), More incarne ici l’homme libre qui jamais ne plie, prêt à se sacrifier, à l’instar d’Antigone, au nom de ses principes et de ce que lui dicte sa conscience. Publiée en 1987 à La Table Ronde, peu de temps avant la mort d’Anouilh, cette pièce est rééditée en Scripto, visiblement à l’attention des grands collégiens ou des lycéens, sans que cette parution propose pour autant d’appareil critique (hormis une brève biographie de Thomas More en fin d’ouvrage) – ce qui est regrettable, vu la complexité des questions éthiques et politiques abordées et les nombreuses références au contexte historique.

 

 

9782070618316.gifJe vais au théâtre voir le monde
de Jean-Pierre Sarrazac, illustrations Anne Simon

Giboulées, collection Chouette penser ! 2008

 

Cet ouvrage entre essai et documentaire propose un panorama diachronique (mais non linéaire) et générique du théâtre en tant qu’art du spectacle, « du présent et de la présence » ; hormis le retour sur les origines grecques du théâtre, l’auteur offre des tentatives de réponses à des questions rarement abordées : pourquoi aller au théâtre ? Seulement pour se divertir ? Pourquoi la comédie ? La tragédie ? Quels éléments distinguent le roman du théâtre ? De la même façon, on comprendra comment le théâtre est toujours « action », qu’il y a « des » théâtres, chacun s’inscrivant dans une société donnée, et que le spectateur sera nécessairement impliqué dans une représentation. Une lecture stimulante, dans une prose simple qui n’exclut cependant pas le développement d’idées complexes et paradoxales.

 

(B. Longre)

 

couv245_grand.jpgCes articles ont paru en compagnie de quelques autres dans le numéro 245 de La Revue des livres pour enfants (La Joie par les livres / BNF, décembre 2008)

 

D'autres chroniques

2009.02.04

Lectures théâtrales - BIS

pommerat.jpgPinocchio de Joël Pommerat, illustrations d'Olivier Besson

Actes Sud papiers - collection Heyoka jeunesse, 2008

 

On pourrait croire l’histoire usée jusqu’à la corde et pourtant, Joël Pommerat signe un Pinocchio résolument optimiste et innovant, en particulier du point de vue de la langue ; une interprétation où l’humanité du pantin n’est pas engendrée par un phénomène magique, mais se construit « tellement progressivement que même le père ne s’en était pas rendu compte ».

La construction suit toutefois la trame de l’original, tout en adoptant un rythme énergique et en proposant des dialogues enlevés, souvent amusants, voire insolents. Un « présentateur » fait office de récitant, ce qui permet de faire le lien entre les épisodes et de planter les différents décors.

 

adkeene.jpgL’apprenti, de Daniel Keene
traduction de l’anglais (Australie) Séverine, Magois

Éditions Théâtrales - jeunesse, 2008

 

L’Apprenti se penche intelligemment sur la relation entre les pères et leurs fils, par le biais d’une amitié choisie entre Pascal, un quadragénaire qui n’a pas vu son père depuis longtemps et Julien, 12 ans, qui regrette qu’on ne puisse choisir son père idéal… Le sien, indifférent, ne lui convenant pas, il a décidé d’enseigner à Pascal (malgré les réticences de celui-ci), l’art d’être père. Ils apprennent à se connaître à mesure que les mois passent, lors de promenades et de rendez-vous dans des lieux variés. Naît une belle complicité, dont on sait pourtant qu’elle ne serait pas la même si Pascal était le père véritable du garçon… Un décor épuré, « non réaliste » (ainsi que l’indique l’auteur) sert de cadre à cette intrigue bien bâtie et d’une grande finesse psychologique.

 

madani.gifErnest ou comment l’oublier d’Ahmed Madani

L’école des loisirs, théâtre, 2008

 

Marie-Louise et Yvonne, deux vieilles artistes de cirque, vivent dans l’attente de l’improbable retour de l’homme aimé, Ernest, et passent leur temps à se chamailler plus ou moins gentiment ; ce qui ne les empêche pas de se soutenir mutuellement quand l’une perd la mémoire ou que l’autre ne tient plus sur ses jambes. Leurs souvenirs les entraînent sur les pistes qu’elles ont connues, quand elles étaient Miss Lévitos et Melle Saltarella, tandis que dans le présent, elles s’escriment à balayer la poussière (préfigurant leur fin proche) qui s’accumule étrangement autour d’elles, envahissant l’espace scénique. Un duo attachant, dont la paradoxale vivacité réjouit le lecteur, et qui rappelle par instants (à travers la thématique de l’humain face à la mort) la pièce de Suzanne Van Lohuizen, Les trois petits vieux qui ne voulaient pas mourir (L’Arche éditeur, 2006).

 

 (Blandine Longre, décembre 2008)

 

revue244.jpgCes articles ont paru en compagnie de quelques autres dans le numéro 244 de La Revue des livres pour enfants (La Joie par les livres / BNF, décembre 2008)

les autres numéros : les sommaires des numéros des deux dernières années sont consultables en ligne. Les numéros des années précédentes ont été numérisés et sont consultables en texte intégral sur le site. 

http://www.editionstheatrales.fr/

 

http://www.ecoledesloisirs.fr/index1.htm

 

http://www.actes-sud.fr

 

 

2009.01.31

Lectures théâtrales

carel.gifInséparables ! de Fanny Carel
L’école des loisirs, théâtre, 2008

 

Violette et son frère Bruno sont aux prises avec Nasta, une abominable marâtre qui a tué leurs parents ; refusant de les voir grandir, elle affame délibérément les deux petits. Mais Violette n’y tient plus et les enfants prennent la fuite. L’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre ne suffira pas à les sauver des griffes de Nasta, et il faudra l’intervention d’un roi pour qu’enfin ils puissent vivre en paix.
Dans cette pièce inspirée de nombreux contes, la résilience enfantine (ou simplement humaine) est à l’honneur. Le conte s’achève avec la mort de la sorcière, incarnation du mal et de la cruauté, mais aussi de la part sombre de la maternité (quand elle maintient volontairement les enfants dans un état de dépendance alimentaire). Ces ramifications psychanalytiques fort intéressantes (qui satisferont les lecteurs adultes) témoignent de la richesse des niveaux de lecture de ce texte.

 

milovanoff.jpgLa carpe de Tante Gobert de Jean-Pierre Milovanoff, illustrations de Lino

Actes Sud papiers - collection Heyoka jeunesse, 2008

 

Selon son père, Philippon pourrait être « le meilleur élève du collège », s’il n’était pas un cancre… Pour le remettre dans le droit chemin, on envoie le garçon en vacances forcées chez Tante Gobert, une « femme rude et imprévisible » qui n’a qu’une obsession depuis 30 ans : pêcher le plus beau poisson du lac situé devant sa masure. Au fil des rencontres – un lutin, une carpe, un peintre, une jeune fille, un pêcheur – la tante revêche se radoucit… Mais Philippon mûrit-il vraiment ? Rien n’est moins sûr. Cette histoire fantaisiste, agréablement illustrée, entrecoupée de chansons, est une comédie légère qui célèbre avant tout l’insouciance de l’enfance : « Enfant, on reste un enfant / Pas moyen de faire autrement, On s’amuse et on attend / Le jour où l’on sera grand / Pour regretter le bon temps », ainsi que l’affirme l’un des chants.

 

gauthier.gifUne jeune fille et un pendu de Philippe Gauthier

L’école des loisirs, théâtre, 2008

 

Dans un décor indéfini dominé par un vieux chêne, Marc, une corde autour du cou, voit arriver Déborah, une jeune fille aux jambes ensanglantées. Tandis que le garçon tâche de lui transmettre sa passion pour les chiffres (et son besoin compulsif de compter tout ce qui lui tombe sous la main, des feuilles aux flocons de neige), Déborah lui apprend à danser. Ils s’attachent l’un à l’autre au fil des saisons, jusqu’au jour où un certain Pierre entre en scène...
Le texte, qui met en contact deux souffrances, est composé dans une langue familière, aux phrases brèves, coupantes. La vie, la mort, l’amour s’enchevêtrent entre tragédie et légèreté, tandis que les corbeaux qui s’insinuent entre les scènes, commentant les activités des humains ou vivant leur propre vie (avec ses querelles, ses amitiés ou ses attachements) participent de la tonalité parfois très irrévérencieuse de l’ensemble ; une impertinence qui, au-delà du sort tragique des personnages et de la thématique, nous arrache quelques sourires.

 

 (Blandine Longre, décembre 2008)

 

Ces articles ont paru en compagnie de quelques autres dans le numéro 244 de La Revue des livres pour enfants (La Joie par les livres / BNF, décembre 2008)

les autres numéros : les sommaires des numéros des deux dernières années sont consultables en ligne. Les numéros des années précédentes ont été numérisés et sont consultables en texte intégral sur le site. 

http://www.ecoledesloisirs.fr/index1.htm

 

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2008.12.26

Abrutissement généralisé

debris.jpgDébris, de Dennis Kelly

traduit de l’anglais par  Philippe Le Moine et Pauline Sales

Editions théâtrales, Culturesfrance, collection Traits d'union, 2008

 

« Pauvre maman. Elle n’avait pas compris que les gens dans le poste ne sont pas réels, ce n’est qu’un écran magique, les mots ne sont plus qu’une collection chaque jour plus abstraite de sons dans les airs. La réalité était bel et bien dans son ventre, la réalité grandissait là, c’était moi la réalité. Une enfant-plante suçant la mort par sa langue-pomme de terre – c’était ça la réalité. »

 

Texte saisissant, Débris traite de la déliquescence familiale, sociale et humaine et examine avec acuité la manière dont les rapports (de force ou d'amour) entre les générations évoluent, corrompus par l’incommunicabilité, elle-même engendrée par la télévision, omniprésente : un mal déréalisant qui provoque la perte des repères, du sens et pire encore. Il s’agit là d’un théâtre essentiellement allégorique, où l’horreur des situations exposées sert avant tout à mettre l’accent sur les dysfonctionnements qui agitent les rapports humains, en particulier la relation parent-enfant.

 

Ainsi, l’abandon du père par le fils dans la première scène, où l’inversion des rôles est amplifiée par le recours au symbolisme religieux : quand Michaël, 16 ans, assiste à la crucifixion volontaire de son père, puis quitte la pièce, laissant son père mourant, terrifié. Plus loin, on voit le même Michaël, enfant, devenir le père d’un bébé abandonné dans les ordures, qu’il baptise « Débris », et qu’il nourrira au sein ; ailleurs, Michaël et sa sœur Michelle tombent entre les mains avides d’un proxénète et se seraient pliés à ses exigences si leur père, éprouvant soudain un attachement animal pour sa progéniture, n’était pas venu les récupérer - même si, à d’autres occasions, les enfants sont niés, oubliés et que c’est l’abandon parental qui prime.

 

La plupart des scènes, monologues ou duos, reposent sur un procédé similaire : des images successives visuellement frappantes, voire grotesques, des mots qui font mouche, implacables mais jamais gratuits, qui atteignent le monstrueux et l’impensable, et dont l’impact sur le lecteur/spectateur pourrait se rapprocher du théâtre brechtien, dans la mesure où ils cherchent aussi à déciller, à éveiller les consciences abruties ou en passe de l’être… L’auteur bâtit une vision décadente, pitoyable et noire de la petite humanité et de ses débris, comme une tentative de briser les cercles de la transmission intergénérationnelle et de la démission existentielle.
(B. Longre, décembre 2008)

 

 

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Dans le cadre de la Saison culturelle européenne (juillet – décembre 2008), les éditions Théâtrales et Culturesfrance coéditent une collection intitulée "Traits d'union", regroupant 27 pièces inédites, une pour chacun des pays européens, de l'Allemagne à la Suède.

 

www.editionstheatrales.fr/traitsdunion

 

http://www.editionstheatrales.fr/

2008.10.11

L'Europe autrement

mafemme.jpgDans le cadre de la Saison culturelle européenne (juillet – décembre 2008), les éditions Théâtrales et Culturesfrance coéditent une collection intitulée "Traits d'union", regroupant 27 pièces inédites, une pour chacun des pays européens, de l'Allemagne à la Suède.

J'ai prévu d'en découvrir quelques-unes, dont un texte "coup de poing" selon l'éditeur, Débris, de Dennis Kelly, traduit de l'anglais par Philippe Le Moine et Pauline Sales, et une pièce portuguaise : Ma femme de José Maria Vieira Mendes (traduit par Olinda Gil).

Pour découvrir les 27 textes en question et les manifestations qui entourent les parutions :

www.editionstheatrales.fr/traitsdunion

2008.10.05

la bibliothèque de théâtre Armand Gatti en péril

J'avais déjà mentionné sur ce blog le prix tartuffe, créé en 2004 par Orphéon - Bibliothèque de théâtre Armand-Gatti, et décernée par l'Observatoire de la censure, lieu de réflexion et d'information sur la censure et l'autocensure, à un écrivain ou artiste victime de la censure, ou à un livre qui défend la liberté d’expression. L'association ORPHÉON, fondée en 1979 et installée à Cuers depuis 1983, mène diverses actions dans le domaine théâtral (création de spectacles, défense et la promotion du livre, de la lecture, de l’écriture, des auteurs et des éditeurs de théâtre, avec la Bibliothèque de théâtre Armand-Gatti, programmation et accueil de compagnies de théâtre dans le cadre de la Saison de l’Abattoir).

Cependant, ce travail a été brutalement remis en cause par le nouveau maire, qui a suspendu les activités de l'association, mettant en péril notamment l'existence de la bibliothèque de théâtre Armand Gatti. Il vient d'annuler la programmation  de la saison théâtrale du dernier trimestre et oblige l'association à délocaliser dans deux autres villes la Fête du livre de théâtre consacrée à l"édition et aux écritures théâtrales pour la jeunesse.

La Ligue des droits de l'homme Toulon suit attentivement cette affaire depuis ses débuts, il y a cinq mois. Pour davantage d'informations, lire

http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2843 et http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2854

 

 

2008.10.03

Lire en ligne

993a77d3b2bdefa8178592e22be110ad.jpgUne nouveauté dans le Bulletin des Auteurs de Théâtre créé par Philippe Touzet et Philippe Alkemade (et que je présentais ici) : un texte inédit à télécharger librement, pendant une semaine seulement. Pour cette grande première, il s'agit de L, comme oiseau de Matéi Visniec.

Pour découvrir d'autres textes de l'auteur, on pourra lire les articles de Jean-Pierre Longre.

2008.09.29

Le lecteur de théâtre

dkeene.jpg"Le lecteur de la pièce doit quant à lui imaginer son propre théâtre ; il doit être tout à la fois acteur, metteur en scène et spectateur. Et le meilleur spectacle de tous est peut-être celui qu'on est libre d'imaginer par soi-même."
Daniel Keene, février 2008 (à propos de sa pièce L'Apprenti - Editions Théâtrales)

Lire l'article de Madeline Roth portant sur cet ouvrage.

2008.09.20

Les femmes à la cuisine...

Si j'avais su j'aurais fait des chiens de Stanislas Cotton - Lansman Editeur

Angéline Patatras possède un patronyme joliment adapté à sa destinée… Depuis la petite «cuisine» où elle a atterri, elle retrace le chaos de sa vie, son « marécage » : grandir tant bien que mal entre une mère obnubilée par les travaux ménagers (« le bonheur est fait de petits riens (...) Cuisine dégraissée bien sûr Propre Nette (…) quelle belle invention le frigidaire ») et son père bricoleur (« ma voiture est rouge Neuve (…) le premier connard qui touche ma voiture je l’explose »), et qui aujourd'hui encore occupent l'esprit d’Angéline, en empiétant sur le territoire de sa conscience (et en envahissant concrètement l'espace scénique). Grandir, donc, comme une « jolie petite fille », aux côtés d'un frère vite rattrapé par le désespoir qu'engendre l'univers sclérosé et matérialiste de ses parents, un frère inadapté à l'existence : « Drogué Voleur / je ne le sais pas ce qui me retient de / tu me fais honte » dit le père.

Pas d’avenir non plus pour Angeline, hormis la serpillière que sa mère lui transmet allègrement, pour en faire, comme elle, une « boniche ». La jeune fille n'est pas satisfaite, change brusquement d'orientation et s'engage dans l'armée (en réalité une autre façon de « faire le ménage»...), au grand dam de ses parents. Puis c’est la guerre, et Angéline se retrouve sur le front, incapable d’assurer sa tâche sans frémir ; on la place alors dans un centre de détention, comme gardienne, un lieu où elle obéit aveuglément à ses chefs, s’adonnant au plaisir de la torture tandis que d'autres photographient… Des gestes qui la mènent au procès, puis en prison (sa « cuisine ») à son tour. Elle est consciente de l’ironie de sa situation, et son récit en vers libres ne manque pas d'acidité, un aspect renforcé par l'effet de ritournelle qu'ils procurent :

« Je suis dans ma cuisine
Ma jolie cuisine
comme elle est jolie
il y a si longtemps
j'y suis revenue »

Le ton chantant, faussement joyeux, engendre un décalage tel avec la situation de la jeune femme, que l'ironie n'en est que plus mordante, la cruauté plus radicale et le cercle vicieux de l'existence plus fermé. En montrant l’incapacité à s'extraire de cette spirale (à travers la dernière scène où l'on voit Angéline et sa fille, une relation qui fait écho à celle d'Angéline et de sa propre mère), l'auteur nous enferme aussi dans le calvaire sans fin de la narratrice, celle qui en voulant échapper à la cuisine de sa mère s'est vue remise à cette place… peu d'espoir, donc, même quand la poésie s'en mêle... «… Ad Libitum » nous dit l’auteur, pour qui l'écriture vaut néanmoins engagement : "l'écriture dramatique contemporaine (...) pourrait avoir un véritable statut d'utilité publique, car son regard révèle, questionne et propose, dissèque aises et malaises de nos sociétés."

(B. Longre)

http://www.lansman.org/

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