2008.04.30

somewhere i have never travelled

Mary Elizabeth est arrivée au lycée avec le livre d’un poète célèbre qui s’appelle e.e. cummings. Le pourquoi du livre, c’est qu’elle a vu un film qui parlait d’un poème où les mains d’une femme étaient comparées aux fleurs et à la pluie. Elle a trouvé ça tellement beau qu’elle est tout de suite allée acheter le livre. »
(Pas raccord, de Stephen Chbosky )

 

713069929.jpgCi-dessous, le poème en question.


somewhere i have never travelled, gladly beyond
any experience, your eyes have their silence:
in your most frail gesture are things which enclose me,
or which i cannot touch because they are too near

 

your slightest look will easily unclose me
though i have closed myself as fingers,
you open always petal by petal myself as Spring opens
(touching skilfully, mysteriously) her first rose
or if your wish be to close me, i and
my life will shut very beautifully, suddenly,
as when the heart of this flower imagines
the snow carefully everywhere descending ;

 

nothing which we are to perceive in this world equals
the power of your intense fragility: whose texture
compels me with the color of its countries,
rendering death and forever with each breathing

 

(i do not know what it is about you that closes
and opens ; only something in me understands
the voice of your eyes is deeper than all roses)
nobody, not even the rain, has such small hands

e.e. cummings  (1894-1962)

 

L’un de ses plus poèmes les plus connus est un texte qui se regarde plus qu'il ne se lit... Il y mêle habilement l’idée de solitude (« loneliness ») à l’image (rendue littérale via la disposition sur la page ) d’une feuille qui tombe (contenue dans la parenthèse « (a leaf falls) », le terme "loneliness" renforce les parenthèses, qui semblent alors enfermer la feuille... On notera aussi le jeu sur les sonorités (l/s/f) et la mise en relief de "one" ("un seul", qui intensifie la notion de solitude tout en étant un élement indispensable dans le terme...).

l(a

le
af
fa
ll

s)
one
l

iness

(Je ne me risquerais pas à le traduire...)

2008.04.10

« Au cœur du corps des choses »

Perfection de Claude Minière
Editions Rouge Profond, Stanze.

« Au cœur du corps des choses »

La collection « Stanze », créée et dirigée par Christian Tarting, entend « traiter les questions d’esthétique (contemporaines, et plus anciennes) selon une essentielle logique d’écriture », et les deux textes qui l’inaugurent sont sur ce point exemplaires, en cela que l’écriture y est en osmose avec les sujets traités : deux textes exigeants du poète, historien et critique d’art Claude Minière (son journal, Pall Mall, est paru aux éditions Comp’Act), dont Perfection, un traité transdisciplinaire, inclassablement poétique, qui nous mène sur les chemins escarpés d’une pensée toujours mouvante et complexe.

1161355551.jpgL’auteur, entre vers et prose, se penche sur la perfection, qui est plus un idéal qu’un objet d’étude en soi ; il tâche cependant d’en circonscrire quelques facettes, de proposer des pistes pouvant mener à des définitions, malgré tout ce que la notion a de fuyant. Il s’efforce toutefois de résoudre cette question : comment en effet parler de ce qui échappe, à première vue et selon « un lieu commun », à l’entendement, de ce qui paraît insaisissable, sans existence tangible ? La poésie est l’une des voies possibles, car Claude Minière l’affirme (à la manière du peintre Barnett Newman) : il faut rendre la perfection au réel, la dégager de l’abstraction, de la dichotomie abstrait/concret, et suivre Lucrèce qui disait : «Nous n’existons que par un joint exact entre le corps et l’âme » ; l’idée de ce joint insécable fait nécessairement écho à une autre affirmation du poète : « La perfection est inséparable ». Ainsi, « la perfection n’est pas le perfectionnement. Elle n’est pas contre le quotidien, elle lui est coextensive », ancrée dans le monde, « les pieds sur terre », comme il aime à le répéter.

Claude Minière exprime tout du long son désir de limpidité (« Je parle la langue de tous les jours. Je vous parle »), tout en revendiquant l’éclatement de ses pensées qui semblent délibérément dispersées de page en page – surtout que l’hermétisme apparent du propos ne perturbe pas le lecteur, mais qu'il se laisse plutôt porter par un texte où tout fait sens au bout de la route, qu'il accepte les collages, assemblages, juxtapositions et bonds en avant, les nombreux oxymores qui forment un beau tissage d’échos et de rappels, jamais linéaire, librement poétique : « sans que dominât une trame constante », car « la parole directe est sinueuse ».

Une poésie douce et aride à la fois, convoquant des images qui font l’effet de taches de couleur dispersées sur la page, affectant visuellement la lecture, quelques belles évocations du monde végétal, une nature qui est là comme pour renforcer cette préoccupation constante d’un retour au sens premier des mots, à la source – d’un retour au réel et à sa perfection.
Blandine Longre

2008.02.29

De la nature

f491c3e54f346912533ce6f5b831f39d.jpgRevue littéraire "qui rassemble et donne la parole", In-fusion, dirigée par Nicolas Cotten, propose un premier numéro consacré à la nature ; une vingtaine d'auteurs se sont penchés (très librement) sur ce thème (pourtant imposé !), à travers des poèmes, des textes courts, des essais, ou encore des photos-haïkus...

Les contributions sont signées Thierry Cazals, Eric Dubois, Pierre Clavilier, Michel Cosem, Jean-Pierre Lesieur, Philippe de Boissy, Saïd Mohamed, Camille Aubaude, Daniel Brochard, Jacqueline Panorias, Cécile Guivarch, Laurent Fels, Juliette Clochelune, Emeric de Monteynard, Patrick Joquel, Thibaut Gress, Matthias Vincenot, André Duhaime, Magali Turquin, Danièle Corre, Jean-Pierre Cotten, et la revue est diffusée par les éditions du jasmin (www.editions-du-jasmin.com/)

Elodie Guernalec en parle aussi sur son excellent blog.
In-Fusion invité sur Paris Pluriel.

2008.02.01

Carnets du dessert de lune (mea culpa...)

4f06c3ffa4b23afac5a254f0cb44aea8.jpgDans la liste des éditeurs qui bloguent (et/ou profitent de l'outil blog pour mieux faire connaître leurs parutions), j'en ai oublié un, et non des moindres : Jean-Louis Massot, fondateur des Carnets du dessert de Lune, une maison d'édition qui a fêté ses 10 années d'existence en 2005... et qui continue, contre vents et marées, à publier de la poésie, des travaux d'artistes, des récits, des nouvelles, et nombres d'ouvrages inclassables, dont L'Ode à la mouche dont je parle ci-dessous.

Entretien avec J-L. Massot, (novembre 2005), précédé d'un article portant sur un ouvrage culinaire atypique : La cuisine molle pour édentés, de Michel Dehoux & Jean-Pierre Jacquemin (Les Carnets du Dessert de Lune, 2005)

http://www.dessertdelune.be/

Pour se procurer leurs ouvrages

2008.01.18

Deux traductions, deux visions…

Ce qui va suivre risque d'en ennuyer quelques-uns, mais l'exercice m'amuse... Prenons l'extrait d'un poème "profane" de John Donne (1572-1631), intitulé The Flea (la Puce), composé dans les années 1590.

Marke but this flea, and marke in this,
How little that which thou deny'st me is;
Me it suck'd first, and now sucks thee,
And in this flea our two bloods mingled bee;
Confesse it, this cannot be said
A sinne, or shame, or losse of maidenhead,
Yet this enjoyes before it wooe,
And pamper'd swells with one blood made of two,
And this, alas, is more than wee would doe.

6d52f21531584d283a6c64d38a8d2834.jpgDans ce texte célèbre, le narrateur s’efforce de persuader sa presque amante de perdre sa virginité en sa compagnie ; il use pour cela d’un argument très astucieux, développé tout au long du poème, que lui inspire la présence d’une puce qui vient de les piquer ! Un poème de séduction ancré dans le réel, d'un genre nouveau à l'époque.

Voici deux traductions françaises, composées à plus de quarante ans d’écart… (j'ai inséré les vers anglais pour faciliter les comparaisons) La première est certes plus élégante, plus raffinée (plus décorative ?), on trouve des rimes, comme dans l'original, et le nombre de pieds est dans l'ensemble respecté (approximativement). Mais le traducteur a tendance à étoffer l'original ("bagatelle" pour "little", "infamie" pour "sinne" - le péché). La seconde est à mon avis plus limpide, plus proche du texte source, reproduisant de façon plus satisfaisante, je crois, son apparente spontanéité et ses sous-entendus, tout en conservant ses complexités...

Marke but this flea, and marke in this,
Vois cette puce, et vois par elle
How little that which thou deny'st me is;

Que tu te fais prier pour une bagatelle ;
Me it suck'd first, and now sucks thee,

Nous ayant tour à tour piqués
And in this flea our two bloods mingled bee;

Elle tient nos deux sangs en elle conjugués
Confesse it, this cannot be said
Tu ne peux parler d’infamie,
A sinne, or shame, or losse of maidenhead,
De déshonneur ou de virginité ravie
Yet this enjoyes before it wooe,
Bien que sans cour elle ait joui
And pamper'd swells with one blood made of two,

Et se gonfle, gorge à nos deux sangs réunis :
And this, alas, is more than wee would doe.

C’est pourtant plus, hélas, qu’il ne nous est permis !

(traduction de Jean Fuzier, Gallimard , 1962)

 

Marke but this flea, and marke in this,
Observe cette puce, et, ce faisant, observe
How little that which thou deny'st me is;
À quel point est bien peu ce que tu me refuses ;
Me it suck'd first, and now sucks thee,
M’ayant d’abord piqué, voici qu’elle te pique,
And in this flea our two bloods mingled bee;

En cette puce donc nos deux sangs sont mêlés ;
Confesse it, this cannot be said
Qu’il n’y a en cela ni honte ni péché,
A sinne, or shame, or losse of maidenhead,
Tu le sais, ni non plus virginité perdue
Yet this enjoyes before it wooe,
Pourtant elle jouit sans avoir fait sa cour,
And pamper'd swells with one blood made of two,
Et, d’un sang fait de deux gorges, elle se gonfle
And this, alas, is more than wee would doe.
Ce qui est plus, hélas, que nous ne saurions faire.

(traduction de Bernard Pautrat – Rivages Poche, 2006)

Pour plus d’informations sur John Donne http://www.luminarium.org/sevenlit/donne/

2008.01.11

Un hit parade des auteur(e)s ?

En ce début d'année, le Times s'est amusé à dresser une liste censée désigner les "plus grands" auteurs britanniques d'après-guerre - The 50 Greatest British Writers Since 1945. Un Top 50 ne pouvant être qu'exhaustif et très subjectif, les lecteurs n'ont pas tardé à réagir - chacun se plaignant des lacunes de la liste ou remettant en cause le fait même d'établir de tels classements...

Les critères de sélection de l'équipe du Times ?  La qualité, la longévité des oeuvres, leur impact sur le long terme, ainsi que le succès commercial rencontré...  Pourquoi pas ? On peut contester la démarche, la trouver démagogique, réductrice, sans intérêt, mais la rédaction indique bien que ces propositions ne sont qu'un prétexte : une façon comme une autre d'entamer un débat (d'abord entre journalistes, quand il a fallu faire des choix...), d'inciter les lecteurs à réagir et interagir, et de faire venir du monde sur son site...

26da677f90f817a527ef678bfd5d1a6d.jpgIl est vrai qu'on n'y trouve ni William Boyd (alors que JK Rowling est 42e, avant Julian Barnes), ni Pat Barker, ni Barry Unsworth, ni Penelope Lively, ni même David Lodge, ni aucun dramaturge (où sont passés Stoppard, Wesker, Osborne, Bond, Pinter...? les journalistes sélectionneurs disent ne pas avoir voulu retenir les auteurs dont les textes étaient d'abord écrits pour être joués ou lus à haute voix...), qu'il n'y a que 13 auteures sur 50 (encore un effet saupoudrage...), que A.S. Byatt est 34e mais que  Margaret Drabble (sa soeur) n'a pas été retenue... En même temps, la littérature jeunesse est représentée (Zephania, Roald Dahl, Pullman, Rowling... alors qu'on imagine mal des journalistes français se pencher sur nos auteurs jeunesse...) et quelques poètes aussi - dont Philip Larkin (1922-1985), parfois controversé, mais qui ouvre le bal... et à qui je laisse la parole ci-dessous, avec l'un de ses poèmes les plus célèbres !
 

This Be The Verse

They fuck you up, your mum and dad.
They may not mean to, but they do.
They fill you with the faults they had
And add some extra, just for you.

But they were fucked up in their turn
By fools in old-style hats and coats
Who half the time were soppy-stern
And half at one another's throats.

Man hands on misery to man.
It deepens like a coastal shelf.
Get out as early as you can,
And don't have any kids yourself.