Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

bande dessinée

  • La burqua ne fait pas le moine

    burquette.jpgBurquette, de Francis Desharnais
    Les 400 coups, collection Mécanique Générale, 2008

     

    Un intellectuel québécois en quête d’idées nouvelles à explorer s’inquiète pour sa fille Alberte, « un chef-d’œuvre de superficialité », alors qu’il aimerait tant en faire une « grande intellectuelle », à son image. Afin de provoquer une contre-réaction selon lui nécessaire, il décide de lui imposer le port d’une… burqua. La jeune adolescente se plie difficilement à son nouveau « costume » et on la retrouve, d’une saynète à l’autre, dans diverses situations quotidiennes où l’habit est censé lui compliquer l’existence. Malgré ses réticences et ses tentatives de rébellion (certes de plus en plus marquées au fil du temps), le père ne cède pas, persuadé que cette expérience à la fois individuelle et sociale ne peut être que bénéfique. Et quand Alberte lui dit : « Sous ce drap et derrière ce grillage, je me sens inexistante, sans identité. Je crois que j’arrive à comprendre ce que vivent les femmes dont tu parles », le père rétorque avec un cynisme dont il n’a pas nécessairement conscience : « C’est très bien, ma chérie. Ça prouve que la leçon porte fruit. Dans un an, tu vas être un chef-d’œuvre de profondeur humaine. »…

     

    Dans cette bande-dessinée conçue comme une succession de strips et de gags souvent amusants, les deux protagonistes principaux sont observés et décrits par petites touches, avec beaucoup de justesse, des tiraillements de la fille (qui a peur de décevoir un père dont les exigences sont pourtant fort malsaines) à l’autosatisfaction d’un père tyran proprement insupportable qui, sous des dehors « tolérants », est pétri de préjugés. L’intelligence du propos se fonde sur la façon détournée d’aborder une pratique religieuse obscurantiste dont on connaît le symbolisme inégalitaire et les graves dérives : en la replaçant dans un contexte inhabituel, voire farfelu (en tout cas invraisemblable) et en l’extrayant du fait religieux lui-même, l’auteur la vide de ses significations et nous incite à prendre de la distance ; aussi, il parvient, par le biais de la dérision, à mettre en relief les absurdités inhérentes à la pratique, sans la dénoncer de manière brutale ni imposer un angle moraliste. Le dénouement, savoureux, est à la hauteur de ce qui précède, tout particulièrement quand la jeune Alberte, plus fine que son père le croit, réussit à se réapproprier le costume à sa façon et se réjouit d'aller vivre avec sa mère... strip-teaseuse !

     

    http://www.francisd.com/

    Lien permanent Catégories : Critiques 3 commentaires 3 commentaires
  • A qui le tour ?...

    rn115.jpgL’étouffeur de la RN 115 de Matthias Lehmann - Actes Sud BD

    René et Agathe sont tous deux à la recherche du « tristement célèbre » Robert Illot, surnommé "l’étouffeur de la RN 115", un dangereux psychopathe au physique pourtant quelconque, qui vient de s’évader de l’hôpital psychiatrique… et « personne n’est à l’abri de ne pas être en sécurité » selon la police. Les deux enquêteurs (dont on ne connaît pas les motivations) se rencontrent par hasard (Agathe faisait du stop) et décident de faire route ensemble le long de la RN 115 ; grâce à Agathe, décidément très organisée (elle a tout répertorié dans un petit carnet qui ne la quitte pas), ils localisent ceux qui ont pu croiser Robert Illot par le passé ; on fait alors le tour d’une belle galerie de portraits d’individus en marge, psychiquement dérangés, d’anciens désaxés (sont-ils vraiment rétablis ?) qui tous se souviennent d’un rêve que Robert Illot leur avait raconté – toujours le même, mais à des moments différents… l’histoire d’un petit garçon terrifié errant dans une maison vide, et qui se raccroche à des objets rassurants pour apaiser ses angoisses : des objets qui varient au fil du rêve, que l’on retrouve dans la réalité, et qui lui servent à étouffer ses victimes – un patin à roulette, un livre, des chaussettes ou des cafards…

    La trame complexe, savoureuse, fait perdre pied et les repères s’effacent,  à mesure que des pistes divergentes surgissent et que René s’égare dans sa quête et dans les bras de l’énigmatique Agathe – mais le tout reste habilement construit et l’atmosphère à la fois morbide et cocasse, qui mêle l’irréalité des cauchemars au prosaïsme du réel, est parfaitement rendue par la technique de la carte à gratter, un procédé qui permet de jouer sur l’ombre, la lumière et leurs reliefs, comme dans un film noir d’époque.
    Matthias Lehmann, qui a publié des histoires courtes en revue, signe là un ambitieux roman graphique, un thriller lancinant, loufoque et sanglant, conçu à la manière d’un road-movie sur une route interminable qui semble mener nulle part, et qui s’achève vertigineusement – obligeant ainsi le lecteur à revenir sur ses pas et à prendre à nouveau un grand plaisir à relire l’ensemble, sous un nouvel éclairage…

    (B. Longre)

    http://www.actes-sud.fr/BD

    http://blocmatthias.blogspot.com/

     

    Lien permanent Catégories : Critiques, Littérature francophone 0 commentaire 0 commentaire