2008.09.22
L'Inde, chronique alerte du passé et du présent
Impossible de lire ce roman foisonnant sans éprouver diverses émotions, tant il recèle d'innombrables qualités romanesques : une trame qui se joue de toute linéarité en multipliant les anecdotes, les enchevêtrements généalogiques et narratifs, les situations cocasses ou pathétiques, les histoires à tiroirs et les apartés dignes d'un Diderot, et des déambulations picaresques dans Calcutta, à rapprocher de la grande littérature des Fielding ou autres Smollett. Au centre de cet imbroglio, un conteur/narrateur exceptionnel (dissimulé derrière l'auteure et paraissant lui dicter ce que bon lui semble) qui incarne à lui tout seul l'Histoire sociale, politique et religieuse de l'Inde, de la lutte pour l'indépendance à nos jours. Il se prénomme Kishore "Babou" (marque de distinction) : un tyran domestique, un pingre matérialiste, qui règne avec dédain sur son petit monde, jusqu'à ce qu'un pontage cardiaque le transforme ou plutôt, lui redonne le bon sens, l'esprit éveillé et la curiosité qu'il possédait dans sa jeunesse. Sous le regard inquiet de sa femme et de ses enfants, il prend l'habitude de "vadrouiller dans les rues de la ville", se met à lire les journaux, se repenche sur l'histoire de ses ancêtres (tous venus à Calcutta, la ville du Gange et de son "onde bienfaisante" pour y rester) et sur son adolescence, marquée par la mort de son frère aîné Lalit et par un amour jamais avoué pour sa belle-soeur Bhabbi, la toute jeune veuve.
Il se souvient aussi de ses deux amis, Amolak, partisan de Gandhi, et Shantanou, qui admire Subhash Chandra Bose "Netaji", farouche indépendantiste aux alliances ambiguës. Kishore, lui, est partagé entre ses deux amis et ne sait s'il doit prendre parti, tandis que pour aider sa mère qui vit dans une grande pauvreté, il est forcé de se plier à l'autorité de ses oncles, de petits commerçants mesquins qui soutiennent le Rassemblement hindou... Kishore revient par la pensée à ces mois difficiles mais exaltants qui ont précédé la partition de l'Inde, se remémorant ses dilemmes et les scènes de massacres du mois d'août 1946 : "Ils se trompent lourdement, ceux qui croient que les hindous et les musulmans peuvent s'unir et vivre ensemble. (...) une ânerie monumentale. Shantanou et Amolak, tous les deux l'ont fourvoyé, c'est seulement maintenant qu'il parvient à y voir clair." Et l'auteure de réécrire certaines pages de l'histoire indienne sans jamais se départir d'un profond sens de l'autodérision. Pour preuve, la déception et le dégoût ressentis par Kishore lors du cinquantenaire de l'Indépendance, quand son fils, au lieu de lui offrir le drapeau aux couleurs de l'Inde (signe du nouvel idéalisme de Kishore), fait encore une fois preuve d'un mauvais goût prononcé pour les "signes extérieurs de richesse", en offrant à son père une... voiture. Un épisode parmi d'autres, permettant à Alka Saraogi de mettre en place une réflexion sur l'Inde actuelle et de dresser un bilan sans fard de ce pays hybride, entre occidentalisation, consumérisme outrancier et tiers-monde, une société où les plus riches côtoient les plus pauvres : "Cette partition trop chère payée, avec des centaines de milliers de morts(...). Et cette guerre avec des gens qui parlent la même langue (...). Ces budgets de défense faramineux pour monter une armée (...) alors qu'aujourd'hui encore les rues de Calcutta grouillent de lépreux, de mendiants, de femmes et d'enfants nus et affamés." pense Kishore.
Mais au-delà de la critique sociale qui imprègne le roman, c'est le personnage de Kishore, dont la métamorphose anime le roman, que le lecteur retiendra : naïf et sage tout à la fois, il est là, symbole vivant de son pays, à attendre comme un enfant le premier janvier 2000, afin que se réalise la promesse échangée des décennies plus tôt avec ses deux amis : des retrouvailles devant le Victoria Memorial ! C'est ainsi que l'histoire personnelle et l'Histoire tout court ne cessent de se rejoindre tout au long du roman : "Kishore Babou a vécu trois vies en une. Sa première vie a duré jusqu'à l'Indépendance de l'Inde, sa vingt-deuxième année. Sa seconde vie, qui a duré cinquante bonnes années, commence alors, sans l'ombre d'un rapport avec sa première vie. Kishore Babou parvient aujourd'hui à la considérer comme une autre naissance, une autre incarnation. Dira-t-on que ces cinquante années de la vie de Kishore sont à l'image des cinquante années de la nouvelle démocratie indienne, où l'on cherchera en vain le vestige des idéalismes d'alors, l'écho, même assourdi, du grand combat pour la liberté ?" Un peu comme si les idéaux de Kishore s'étaient assoupis avec ceux de l'Inde, pour revivre en 1997, alors que le vieil homme s'ouvre de nouveau au monde.
Les préoccupations d'Alka Saraogi sont aussi littéraires : patiemment, elle explore l'acte narratif lui-même, tentant de le déconstruire, de le démonter avec beaucoup d'humour et d'exposer aux regards du lecteur les "ficelles" ou procédés narratifs qui sont habituellement dissimulés, implicites et forment le "contrat" tacite qui unit auteur et lecteur ; point de cela ici et le lecteur, à sa grande surprise, est régulièrement informé du tour que prend le récit : "Le récit à présent repart en arrière, plus en arrière encore, à la demande expresse de Kishore Babou (...) Le narrateur est d'avis, lui, que cette histoire est accessoire. Mais après son pontage, Kishore Babou (...) n'a plus les mêmes critères" nous dit le "narrateur" (quel qu'il soit...), ou encore, une autre intrusion, parmi tant d'autres, intitulée : "Quelques lignes de Kishore Babou, à sa demande, en hors texte". En réalité, ces incartades, qui tiennent de la supercherie, ne simplifient en rien la lecture - au contraire, pour notre plus grand plaisir, elles brouillent davantage les pistes de ce roman fleuve, où prosaïsme et poésie, spiritualité et politique, satire et pathos ne cessent de s'entrelacer, pour nous transporter au bord du Gange, et "sur le flot éternel de ses eaux".
(B. Longre)
Alka Saraogi est née en 1960 à Calcutta et y habite. Elle compte parmi les jeunes auteurs de langue hindie les plus importants d’aujourd’hui. Son premier livre – un recueil de nouvelles – a été publié en 1996. Son premier roman, qui se déroule dans la communauté de riches commerçants Marwari, a rencontré un grand succès en Inde comme à l’étranger, où il a été traduit en plusieurs langues (dont l’anglais, par elle-même, sous le titre Kalikatha via Byepass), et s’est vu décerner, entre autres prix, celui de la Sahitya Akademi pour le roman de langue hindie en 2001. (source : CNL)
http://www.britishcouncil.org/scotland-literature-bookcas...
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2008.09.21
Pas Raccord sur facebook
Je signale la création d'un groupe facebookien dédié au roman de Stephen Chbosky : Pas raccord (The Perks of being a wallflower), paru aux éditions Sarbacane, collection Exprim.
17:05 Publié dans Pas Raccord - Stephen Chbosky, Sur le Web | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, facebook, pas raccord, stephen chbosky
Quelques lectures... variées.
Un cow-boy dans les étoiles de Claire Mazard, Seuil jeunesse, collection chapitre, 2008
Une fillette passe des vacances estivales à la Fariguette, où elle a retrouvé ses grands cousins, Louis et Tristan, qu’elle admire ; en leur compagnie, Anne se fait aventurière, partage leurs rêves et découvre un trésor (un vrai, qui sera en quelque sorte l’un des fils conducteurs du récit) et grandit un peu. Ces instants presque idylliques sont pourtant anéantis, peu de temps après, par un coup du sort sur lequel aucun des personnages n’aura de prise. Des années plus tard, Anne se souvient, revenant sur cette période figée dans un passé à jamais révolu, mais pourtant inoubliable, toujours vivante en elle. Une évocation nostalgique de l’insouciance bouleversée, un récit entre enfance et adolescence qui se goûte avec un plaisir rare.
Moi, mon truc, de M. Lisa et D. Perret, L’Atelier du poisson soluble / musée du Louvre, 2008
Un titre du Poisson soluble à classer, une fois encore, parmi les inclassables et autres curiosités… D’abord, la couverture astucieuse de ce petit ouvrage souple offre la possibilité de l’envoyer tel quel par la poste ; mais on insistera davantage sur ce qu’il contient : une énumération de situations où l’on se sent en position d’infériorité, par la faute de petits détails en réalité bien anodins ; des situations qui sentent assurément le vécu et qui partent d’un postulat commun à nombre d’entre nous (« Quand je ne peux plus me voir en peinture… », d’où l’une des raisons du partenariat éditorial avec le Louvres). Les auteures nous offre une petite solution simple mais efficace pour s’accepter tel que l’on est – encore fallait-il y penser.
http://www.poissonsoluble.com/
Apocalypse Maya de Frédérique Lorient, Syros, collection Soon, 2008
Une nouvelle collection a vu le jour aux éditions Syros : dirigé par Denis Guiot, Soon entend proposer des romans de SF intelligents, ouverts sur l’ailleurs – une façon comme une autre d’inciter à réfléchir à l’ici et au maintenant, mais aussi de divertir le lecteur. Des caractéristiques habilement conjuguées dans Apocalypse Maya, qui peut se lire de diverses manières – comme un roman d’apprentissage relatant l’éveil d’une conscience sociale et environnementale ; comme une fable qui rappellerait que l’Histoire est composée de situations cycliques et d’atrocités (il est ici question de deux génocides, à des décennies de distance) vouées à se répéter à moins d’agir pour en atténuer l’ampleur ; comme une illustration de ce qui ne manque pas d’arriver si on laisse la rentabilité l’emporter sur l’humain, sur l’éthique et sur l’équilibre naturel (le fameux « science sans conscience »…) ; ou encore comme une aventure plutôt bien menée et écrite, qui réserve nombre de rebondissements. Certaines « leçons » écologiques ou historiques sont parfois amenées de manière très explicite (trop, peut-être), mais on lit d’une traite l’histoire du jeune Jové, du vieil Indien qui le convertit à ses valeurs et de l’étonnant peuple des Suris (leur langage, en particulier, fascine, tout comme leur propension artistique), confrontés à l’organisation toute-puissante qui a colonisé la planète Maya.
(B. Longre, septembre 2008)
http://www.syros.fr/nouveautes.asp
00:05 Publié dans Critiques, Littérature francophone, Littérature jeunesse | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, jeunesse, roman, syros, poisson soluble, seuil
2008.09.20
Les femmes à la cuisine...
Si j'avais su j'aurais fait des chiens de Stanislas Cotton - Lansman Editeur
Angéline Patatras possède un patronyme joliment adapté à sa destinée… Depuis la petite «cuisine» où elle a atterri, elle retrace le chaos de sa vie, son « marécage » : grandir tant bien que mal entre une mère obnubilée par les travaux ménagers (« le bonheur est fait de petits riens (...) Cuisine dégraissée bien sûr Propre Nette (…) quelle belle invention le frigidaire ») et son père bricoleur (« ma voiture est rouge Neuve (…) le premier connard qui touche ma voiture je l’explose »), et qui aujourd'hui encore occupent l'esprit d’Angéline, en empiétant sur le territoire de sa conscience (et en envahissant concrètement l'espace scénique). Grandir, donc, comme une « jolie petite fille », aux côtés d'un frère vite rattrapé par le désespoir qu'engendre l'univers sclérosé et matérialiste de ses parents, un frère inadapté à l'existence : « Drogué Voleur / je ne le sais pas ce qui me retient de / tu me fais honte » dit le père.
Pas d’avenir non plus pour Angeline, hormis la serpillière que sa mère lui transmet allègrement, pour en faire, comme elle, une « boniche ». La jeune fille n'est pas satisfaite, change brusquement d'orientation et s'engage dans l'armée (en réalité une autre façon de « faire le ménage»...), au grand dam de ses parents. Puis c’est la guerre, et Angéline se retrouve sur le front, incapable d’assurer sa tâche sans frémir ; on la place alors dans un centre de détention, comme gardienne, un lieu où elle obéit aveuglément à ses chefs, s’adonnant au plaisir de la torture tandis que d'autres photographient… Des gestes qui la mènent au procès, puis en prison (sa « cuisine ») à son tour. Elle est consciente de l’ironie de sa situation, et son récit en vers libres ne manque pas d'acidité, un aspect renforcé par l'effet de ritournelle qu'ils procurent :
« Je suis dans ma cuisine
Ma jolie cuisine
comme elle est jolie
il y a si longtemps
j'y suis revenue »
Le ton chantant, faussement joyeux, engendre un décalage tel avec la situation de la jeune femme, que l'ironie n'en est que plus mordante, la cruauté plus radicale et le cercle vicieux de l'existence plus fermé. En montrant l’incapacité à s'extraire de cette spirale (à travers la dernière scène où l'on voit Angéline et sa fille, une relation qui fait écho à celle d'Angéline et de sa propre mère), l'auteur nous enferme aussi dans le calvaire sans fin de la narratrice, celle qui en voulant échapper à la cuisine de sa mère s'est vue remise à cette place… peu d'espoir, donc, même quand la poésie s'en mêle... «… Ad Libitum » nous dit l’auteur, pour qui l'écriture vaut néanmoins engagement : "l'écriture dramatique contemporaine (...) pourrait avoir un véritable statut d'utilité publique, car son regard révèle, questionne et propose, dissèque aises et malaises de nos sociétés."
(B. Longre)
07:53 Publié dans Critiques, Littérature francophone, Théâtre - lire & voir | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, stanislas cotton, théâtre, lansman
La Cabane sur le Chien met le loup en cabane...
Du 20 septembre 2008 au 4 janvier 2009, à la Maison de la Réserve (Labergement-Sainte-Marie, Doubs), 35 auteurs ou illustrateurs jeunesse exposent avec la maison d’édition La Cabane sur le Chien sur le thème du Loup, Mythes et Légendes…
ALLARD Pascale / BENOIT A LA GUILLAUME Gérard / BORGEN Eric / BOUDIN Charlotte / BOUNAB-WEXLER Cherifa / BUGAUT Marie-Hélène / CALLEJA Audrey / CHAUSSON Julia / DA COSTA Adeline / DEMUYNCK Corinne / DUBOIS Bertrand / GAGLIARDINI Joëlle / GOUST Mayalen / HABRAN Laurent / HANRIOT COLIN Julien / HANRIOT COLIN David / KROUG Simon / LABAUME Violaine / LACOMBE Carole / LACROIX François / LOSA Valérie / MILLARD Fanny / NIESS Coline / PAULHIAC Nathalie / PERIN Aurélie / POURCHET Marjorie / RACH’MEL / RICH Maryline / SADOUN Chloé / SALVI Corinne / SCARANELLO Jessica / VOLTZ Christian / VURPILLOT Lise / YTAK Cathy / ZAZZERONI Sophie.
vernissage le vendredi 19 septembre à 18h30.
Pour tout savoir sur le loup...
00:08 Publié dans Littérature jeunesse, Salons, prix, rencontres | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, cabane sur le chien, loup, exposition
2008.09.19
Petit miracle
Le miraculeux voyage d’Édouard Tulane, Kate DiCamillo, illustrations de Bagram Ibatoulline, traduit par Sidonie Van Den Dries, Editions Tourbillon, 2007
Miraculeux ? Assurément. Ce roman illustré, aux allures de beau-livre, réserve d’insoupçonnables ravissements au lecteur. Littérature « jeunesse » ? Pas vraiment. Éminemment picaresque, et pourtant bâtie comme un conte qui s’inspirerait de nombreux autres tout en demeurant unique, l’histoire d’Édouard, lapin de porcelaine narcissique et superficiel, recèle tant de niveaux de lecture que chacun est susceptible d’y trouver son compte. Malmené par de multiples événements, balloté par les éléments ou les humains qui croisent sa route, Édouard est un héros au prime abord peu sympathique, qui évolue bien malgré lui, de la déchéance à la rédemption : il s’humanise peu à peu, se métamorphosant au fil des ans, tandis qu'il se découvre un cœur et des sentiments. Le raffinement des illustrations à l’ancienne rappelle par instants la précision d’un Norman Rockwell et ajoute à l’ensemble un charme désuet qui s’accorde à la perfection à ce roman sans âge, qui a déjà tout d’un classique.
(B. Longre, sept. 2008)


























































































































