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  • Bourdes et autres maladresses...

    1906370210.jpgJe n'ai pas lu Millénium, la désormais célèbre trilogie de feu Stieg Larsson - d'autres l'ont fait (par milliers) et l'un d'eux s'est amusé à relever les erreurs en tout genre qui émaillent la traduction. Enumération certes cruelle pour les traducteurs (toute traduction étant perfectible, en particulier quand les délais sont serrés), mais non moins justifiée dans ce cas, au vu des perles que Jacques Drillon rapporte ici.

    Incontournable, Millénium ? Il semblerait que non... ou bien seulement si l'on a du temps à perdre et envie de lire par soi-même des calques, des pléonasmes, des traductions mot à mot ; ainsi, les énormités du style :  «Elle doit être brûlée au feu», «Harriet Vanger a ressuscité de la mort», «La police aurait tâtonné à l'aveuglette», «Lisbeth n'est pas du genre à se rendre de son plein gré»,  «La seule chose positive avec cette photo était qu'elle y était si méconnaissable que peu de gens la reconnaîtraient». Ou encore, pour terminer ce florilège (extrait de l'article en lien) : «Camilla avait été pleine de réussite à l'école», «Nous vous demanderons quel type d'image vous paraît attirant en vous montrant plusieurs alternatifs» (???)

    On aura beau tenter de me convaincre de la qualité des trois romans, je reste dubitative - à moins que la qualité langagière d'un polar soit moins importante que celle des "vrais" romans... ? Alors attendons peut-être la parution en poche, comme le suggèrent certains, en espérant que des relectures la précèderont.

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  • Du français

    233639773.jpgParler le monde, la naissance d’une langue de Nouchka Cauwet et Sylvie Serprix, éditions Bélize, 2007

    Après Ecrire le monde et Compter le monde, Nouchka Cauwet nous offre un troisième ouvrage remarquable, un voyage (ou plutôt six…) à travers les mots, qui narre la naissance de la langue française, son évolution diachronique et les contacts multiples (emprunts, échanges, influences) qu’elle a entretenus avec d’autres langues – le latin, le grec, l’anglais, l’italien, l’arabe ou l’hébreu… On comprend ainsi le que le «combat du latin et du gaulois » fut long et plus difficile qu’on croit, on apprend comment les mots « poivre » ou « sucre » sont parvenus jusqu’à nous (depuis les Indes lointaines…), ce que les Portugais ont transmis, ou encore comment divers mots ont fait des allers-retours entre France et Angleterre… Les illustrations aux tons chauds de Sylvie Serprix se mêlent harmonieusement aux pages et aux reproductions de cartes, de textes, de tableaux anciens, et enrichissent cet ouvrage vivant et ouvert sur le monde, ponctué d’activités, qui enchantera les enfants mais aussi les plus grands – à qui il reste toujours des choses à découvrir… B.Longre

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  • Les retourneurs d’idées

    1613920733.jpgRevue Brèves n°84, janvier 2008
    L'Atelier du Gué, revue trimestrielle

    Des auteurs libres, des lecteurs libres

    "Un livre n'est pas un évangile à prendre en entier ou à laisser. Il est une suggestion, une proposition - rien de plus. C'est à nous de réfléchir, de voir ce qu'il contient de bon et à rejeter ce que nous y trouverons d'erroné." (Kropotkine, 1909)

    Les livres relatant, commentant, louant, commémorant (etc.) Mai 68 pullulent dans les librairies (et pas seulement libertaires) et puisqu’on se trouve en plein revival rebelle, parlons aussi du numéro 84 de la revue Brèves (créée en 1976 par Martine et Daniel Delort - « doyenne des revues de nouvelles », comme l’écrit René Godenne dans La nouvelle de A à Z – éditions Rhubarbe), consacré aux « retourneurs d’idées » : les écrivains anarchistes de la fin du XIXe siècle. L’anarchie, un « mouvement qui va le mieux permettre aux écrivains de concilier engagement et liberté » (nous dit Caroline Granier dans sa lumineuse introduction), très loin de toute idéologie figée, du dogmatisme et de la langue de bois des politiciens (de droite ou de gauche), et les amener à transmettre et à s’engager par le biais de leurs écrits, prenant conscience du rôle « social » de l’écrivain mais aussi de son indépendance, vis-à-vis des pouvoirs en place ou de leurs pairs.

    Il ne s’agit pas, en effet, d’un « mouvement » littéraire unifié, même s’il est possible de « cerner un ensemble de tentatives, de réalisations, dont le projet vise à ne pas séparer la littérature des autres manifestations de la vie. » Littérature de réflexion et de lutte, donc (qui doit cependant éviter l’écueil de la propagande) mais aussi d’émotions (plus parlantes que les grandes théories), les écrits de ces « retourneurs » ou « stimulateurs d’idées » incitent les lecteurs à s’affranchir des « fictions sociales » et de la domination en général (celle du capital, de l’économie ou des arbitraires), en s’appuyant sur des histoires, des contes ou des fables, mais aussi des chansons, du théâtre, des romans et, bien évidemment, des nouvelles… dont un échantillonnage est proposé dans ce numéro, de Florentine, de Georges Darien, aux Vampires de Louise Michel (un récit où nécrophagie, faits divers et injustice sociale sont mêlés), sans omettre L’arrivée du colon d’Isabelle Eberhardt (une voyageuse dont on lira une autre nouvelle dans l’anthologie d’Eric Dussert, La littérature est mauvaise fille), Le Noyé de Victor Barrucand (un texte très moderne par sa forme oralisée), ou encore des auteurs plus connus, comme Octave Mirbaud ou Jules vallès.

    Eric Dussert, de son côté, s’est penché sur le cas de l’énigmatique Flor O’Squarr, qui relate, dans Sous la Commune, une histoire d’amour non moins énigmatique (où une jeune femme refuse de se donner à son amant à moins de se sentir en danger…) et dont le livre documentaire, les Coulisses de l’anarchie (1892), s’est vu d’emblée fermement critiqué par les vrais anarchistes. Pour clore ce numéro spécial, un hommage est rendu à la revue « d’art et d’humeur » Le Fou parle, créée en 1977 par Jacques Vallet, Albert Meister et Philippe Ferrand, et disparue en 1984, dans un dossier dédié à cette aventure collective en marge, forcément dérangeante, qui se revendiquait du courant libertaire.
    (B. Longre)

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    http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Atelier-du-Gue-.html

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  • Où ont-ils la tête ?

    Les enfants sans têtes d’Antoine Bouvier, Les impressions Nouvelles, 2008

    205305607.jpgLe titre fait référence à la chanson des Pixies (Where is my mind ?) que chantent les cinq personnages autour d’un feu, une nuit d’été. Cinq jeunes gens, garçons et filles, qui s’interrogent sur leur existence, sur l’amour physique et les sentiments qui vont ou non avec, se cherchent – se trouvent ou se perdent – à l’âge frontière de tous les possibles, quand on croit encore que rien n’est déterminé. Le trait fluide et souple d’Antoine Bouvier épouse harmonieusement la fragilité des sensations et des pulsions, les questionnements sans réponses, entre vie en groupe, aspirations à la solitude et tentation d’être à deux. Un joli roman graphique, un brin mélancolique, qui plaira tout autant aux adolescents d’aujourd’hui qu’à ceux d’antan. B. Longre

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  • Un nouveau blog

    1346942705.jpgLa pensée de Midi, revue littéraire et de débats d'idée, ouvre un blog, "Lieu d'expression complémentaire à la revue".

    http://lapenseedemidi.over-blog.com/

    Pour découvrir le dernier numéro, on pourra lire l'article de J-P. Longre

    à paraître le 5 mai, un numéro consacré au mépris - dossier coordonné par Michel Guérin et Renaud Ego. La pensée de midi N° 24/25 (Actes Sud)

    http://www.lapenseedemidi.org/

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  • Femme, nue et fière de l'être

    1437728764.jpgLa Femme toute nue de Karine Bernadou, Sarbacane, BD, 2008

    Femme, nue et fière de l'être

    D'étonnantes saynètes muettes composent cet album construit autour d'un personnage attachant et plutôt cocasse :  LA femme toute nue, telle qu'elle s'affiche d'emblée, qui déambule sur des pages sobres et des décors à peine esquissés, entre rires et larmes, coups de foudre, jouissances et peines de cœur, découverte de soi et des autres, naïveté et lucidité… assumant son statut et sa nudité avec un naturel confondant – et revendiquant avant toute chose le droit à la liberté individuelle, à l'amour libre et à l'erreur, à travers des expériences qui forgent un parcours. L'absurdité des vignettes n'est qu'apparente, car ce à quoi elles renvoient fait toujours sens et mouche, avec subtilité – en particulier dans des histoires intitulées La trace de ton ombre (où l'ombre de l'amant qui la délaisse reste collée à sa peau…) ou bien Printemps (quand la fusion des corps donne littéralement naissance à une petite fleur). Ces jeux de miroirs (et de masques) parfois cruels (mais il faut savoir se défendre…), jeux sur les mots (pris au pied de la lettre, sans cesse explorés), jeux des corps et des sexes (comme le très réjouissant Arbre à moustaches), ou jeux tout court donnent à voir un réel délibérément décalé, nimbé de légèreté.
    (B. Longre)

     

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  • De l'Olympe au cybersexe

    Histoire de l'érotisme, de l'Olympe au cybersexe, de Pierre-Marc de Biasi, découvertes Gallimard, 2007

    300845816.jpgPromenade à travers les âges qui ne se cantonne pas au seul Occident, cet ouvrage revendique un érotisme « affirmatif et civilisateur » et entend revenir sur quelques idées reçues, en proposant une lecture intelligente et lucide d'un phénomène qu'on ne saurait réduire à la simple sexualité, à l'assouvissement immédiat du désir ou aux pulsions des uns ou des autres. Car l'histoire de l'érotisme est avant tout « celle de ses représentations » artistiques (de l'art figuratif à la littérature, de la musique au cinéma) – dont nombre d'exemples parsèment ces pages. De l'Eros antique à l'Eros contemporain, Pierre-Marc de Biasi offre un vaste panorama émaillé d'anecdotes et d'analyses passionnantes. Et de conclure que deux ennemis menacent aujourd'hui l'érotisme en tant que « vecteur de culture, de liberté collective et d'épanouissement individuel » : une pornographie « de masse », envahissante et médiocre, soumise à la loi du marché (dont la devise serait « tout, tout de suite »), et « l'inquisiteur barbu, le jeteur d'anathèmes et de fatwas, la figure millénaire du censeur iconoclaste » dont le retour en force en inquiète plus d'un. L'ouvrage s'achève sur un abécédaire, florilège d'extraits littéraires « en proie à la fièvre d'Eros », de Diderot à Baudelaire, d'Ovide à Pierre Louÿs, d'Anaïs Nin à Bataille, de Sade à Claudine Galléa, qui incitera à prolonger l’exploration. B. Longre

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  • « Au cœur du corps des choses »

    Perfection de Claude Minière
    Editions Rouge Profond, Stanze.

    « Au cœur du corps des choses »

    La collection « Stanze », créée et dirigée par Christian Tarting, entend « traiter les questions d’esthétique (contemporaines, et plus anciennes) selon une essentielle logique d’écriture », et les deux textes qui l’inaugurent sont sur ce point exemplaires, en cela que l’écriture y est en osmose avec les sujets traités : deux textes exigeants du poète, historien et critique d’art Claude Minière (son journal, Pall Mall, est paru aux éditions Comp’Act), dont Perfection, un traité transdisciplinaire, inclassablement poétique, qui nous mène sur les chemins escarpés d’une pensée toujours mouvante et complexe.

    1161355551.jpgL’auteur, entre vers et prose, se penche sur la perfection, qui est plus un idéal qu’un objet d’étude en soi ; il tâche cependant d’en circonscrire quelques facettes, de proposer des pistes pouvant mener à des définitions, malgré tout ce que la notion a de fuyant. Il s’efforce toutefois de résoudre cette question : comment en effet parler de ce qui échappe, à première vue et selon « un lieu commun », à l’entendement, de ce qui paraît insaisissable, sans existence tangible ? La poésie est l’une des voies possibles, car Claude Minière l’affirme (à la manière du peintre Barnett Newman) : il faut rendre la perfection au réel, la dégager de l’abstraction, de la dichotomie abstrait/concret, et suivre Lucrèce qui disait : «Nous n’existons que par un joint exact entre le corps et l’âme » ; l’idée de ce joint insécable fait nécessairement écho à une autre affirmation du poète : « La perfection est inséparable ». Ainsi, « la perfection n’est pas le perfectionnement. Elle n’est pas contre le quotidien, elle lui est coextensive », ancrée dans le monde, « les pieds sur terre », comme il aime à le répéter.

    Claude Minière exprime tout du long son désir de limpidité (« Je parle la langue de tous les jours. Je vous parle »), tout en revendiquant l’éclatement de ses pensées qui semblent délibérément dispersées de page en page – surtout que l’hermétisme apparent du propos ne perturbe pas le lecteur, mais qu'il se laisse plutôt porter par un texte où tout fait sens au bout de la route, qu'il accepte les collages, assemblages, juxtapositions et bonds en avant, les nombreux oxymores qui forment un beau tissage d’échos et de rappels, jamais linéaire, librement poétique : « sans que dominât une trame constante », car « la parole directe est sinueuse ».

    Une poésie douce et aride à la fois, convoquant des images qui font l’effet de taches de couleur dispersées sur la page, affectant visuellement la lecture, quelques belles évocations du monde végétal, une nature qui est là comme pour renforcer cette préoccupation constante d’un retour au sens premier des mots, à la source – d’un retour au réel et à sa perfection.
    Blandine Longre

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  • Courants Noirs

    1636530389.jpgToute nouvelle collection de romans lancée par les éditions Gulfstream avec, aux commandes, l’auteur Thierry Lefèvre, Courants Noirs propose des intrigues policières, des thrillers, des romans noirs, qui ont pour décor des époques révolues, proches ou lointaines. Les deux premiers titres, Ami, entends-tu… de Béatrice Nicodème et Fleurs de Dragons de Jérôme Noirez, transportent le lecteur, respectivement, dans la France de 1943 et dans le Japon médiéval. Des romans pour tous (entendez par-là ados comme adultes), exigeants, denses et dont le grand format et les couvertures signées Aurélien Police sont une belle incitation à la lecture.

    640352773.jpg

    Deux autres titres prévus pour septembre 2008 : Attaques nocturnes de Thierry Lefèvre et L’empire invisible de Jérôme Noirez.

    www.gulfstream.fr/courantsnoirs/accueil.php

    Thierry Lefèvre est l'auteur, entre autres, de recueils de poèmes - Petites chimères et monstres biscornus (illustré par Dominique Thibault et Philippe Mignon), Les Ogresses vertes (illustré par Frédérick Mansot) dans la collection Des Poèmes plein les poches, Actes Sud Junior, de Destination Paris, avec Claude Combet (Actes Sud Junior), ou encore de Ce qui compte dans le premier baiser (Gulf Stream, Les romans bleus) et de la série Europa avec Béatrice Nicodème (Nathan).

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  • Le jeu de l’amour et des incertitudes

    Autant en emporte la femme d'Erlend Loe - traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud - Gaïa, collection taille Unique 2005 / Parution en poche : 10-18, mars 2008

    Le jeu de l’amour et des incertitudes
    De la difficulté de vivre à deux – de la difficulté d’être soi-même.

    2142328917.jpgPrésentation audacieuse pour ce deuxième roman du Norvégien Erlend Loe traduit en français, après Naïf (paru lui aussi en 10-18) : des entrées numérotées, signe, en surface, d’un parcours balisé, d’un récit maîtrisé et d’un enchaînement narratif connu d’avance – un ordonnancement chronologique qui est un leurre car le narrateur, dont les doutes et les hésitations, les anxiétés et les incertitudes presque maladives ne cessent d’imprégner le récit, fait plutôt penser à ces autistes qui ont un besoin vital de repères, de jalons répétitifs et rassurants pour avoir la sensation de posséder quelque contrôle sur une existence et un monde angoissants.
    Une personnalité sans relief, des désirs informulés (en apparence presque inexistants), le sentiment d’être en décalage, une platitude et une circonspection qui marquent sa crainte de s’impliquer plus avant dans ses rapports avec les autres : ce portrait au départ peu flatteur du protagoniste central, soudain livré aux assauts amoureux de Marianne, dont la fantaisie est contagieuse, évolue au fur et à mesure que la relation entre les deux jeunes gens se transforme et s’amplifie, au point de devenir essentielle. Ils ne peuvent bientôt plus se passer l’un de l’autre, en dépit des querelles et des sautes d’humeur, des lubies ou des blessures qu’ils s’infligent mutuellement. Car si la fantasque et très épicurienne Marianne n’est pas toujours commode, il est vrai, le jeune homme, avec sa cohorte de doutes et de questionnements qui frisent parfois l’absurdité, n’est pas plus facile à vivre. Les malentendus – pourtant sans gravité et donnant lieu à des scènes loufoques – abondent et le narrateur comprend qu’il n’est pas si simple de vivre à deux, d’autant que Marianne s’est très naturellement installée chez lui, sans qu’il l’y ait invitée…

    Et pourtant, ce qu’elle éprouve pour lui sera réciproque, il le veut : « la présence soudaine de Marianne entre ces murs était, en un sens, foncièrement ahurissante (…) Je fus saisi par une fâcheuse sensation de précarité. (…) Je me décidai à tomber raide dingue amoureux d’elle. Voilà. J’allais même commencer pas plus tard que le jour d’après. » Mais il ne suffit pas de le décider pour éprouver un sentiment… et le narrateur s’interroge sans répit sur ses actes et ses pensées, renâclant à se persuader de l’authenticité de son amour : « je pinaillais en permanence sur des choses totalement superflues au regard de ce grand amour que nous étions en train de construire. » Plus loin, alors que Marianne l’a quitté (pour quelques jours) après une dispute : « je reconnaissais que je m’illusionnais en croyant que je n’avais pas besoin d’elle (…) j’étais surtout inquiet de ne pas pouvoir identifier ce que j’éprouvais comme étant du sentiment amoureux (…) Or juste avant de m’endormir, je me suggestionnais qu’il s’agissait néanmoins de sentiment amoureux.» On verra dans ce passage torturé l’illustration même des troubles existentiels du narrateur ; bientôt, il perd son travail et Marianne lui propose de partir en voyage – un périple spécial, unique et sans précédent : « des vacances durant lesquelles tout ne sera qu’expériences (…) et la voilà repartie à ressasser qu’il vaut mieux être en voyage qu’arriver à destination… » L’errance ferroviaire qui va suivre est tout aussi originale et imprévisible que les liens qui se font et se défont entre les deux personnages, et l’on se prend à s’imaginer être à leur place, entre insouciance et gravité, légèreté et grands sentiments, même si c’est Marianne qui mène le jeu dans lequel son amoureux se laisse emporter, opposant une résistance boudeuse peu efficace.

    Cette histoire d’amour à la fois familière et atypique, piquante et singulière du premier au trois centième épisode, forme un roman pittoresque, ponctué d’événements ou de conversations cocasses qui oscillent entre absurde et idiosyncrasies - grâce aussi à quelques personnages secondaires gentiment ridicules ou farfelus (dont Nidar-Bergene, amie de Marianne et adepte de la thérapie par le cristal…). Mais au-delà de l’humour omniprésent (renforcé par la naïveté - toute relative - du narrateur, Autant en emporte la femme appartient à ce nouveau genre littéraire nommé le «naïvisme»), c’est à une quête identitaire que nous convie Erlend Loe, à travers le portrait ce personnage qui ne cesse d’avancer, en dépit de ses incertitudes, dans sa connaissance de lui-même, remettant au goût du jour le célèbre précepte socratique…
    © B. Longre

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  • Jacques Chesnel

    910740580.jpgUn blog ami à découvrir, tout nouveau : des textes de fiction signés Jacques Chesnel

    http://jacqueschesnel.hautetfort.com/

    Fidèle chroniqueur jazz sur Sitartmag depuis quelques années déjà, mais aussi auteur et peintre, Jacques expose ses toiles jusqu'au 8 juin 2008 à Espace Musée Charles Léandre.
    50 ans de peintures inspirées par le jazz
    Espace Musée Charles Léandre
    9/11 rue Saint Martin - 14110 Condé-sur-Noireau
    Pour plus d'informations : http://www.jazzcaen.com/actu200803b.htm

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  • Pas Raccord vu par Antoine Dole

    Un article qui me fait grand plaisir, paru dans le n° 23 du magazine Sensitif et qu'Antoine Dole propose maintenant sur son blog 

    1444236797.jpgMilitant actif pour la défense des droits des homosexuels à NY, Stephen Chbosky est un témoin pluridisciplinaire : écrivain, scénariste, éditeur, réalisateur, autant de casquettes qui n’ont d’autre but que de témoigner d’une réalité où marginaux et vilains petits canards ont une place prépondérante. Pas étonnant, donc, de le retrouver co-créateur de la série « Jericho » (actuellement diffusée sur M6) où l’isolement et ses dérives sont des données obsessionnelles de premier plan.
    « Pas raccord » est la traduction du roman culte « The perks of being a wallflower », traduit dans pas moins de six langues. On y suit Charlie, un ado « freak » pour ses petits camarades, lycéens formatés, mais un surdoué pour son prof de littérature qui tente de l’éveiller à sa singularité en lui proposant des oeuvres exigeantes et hors circuit. Bonhomme à deux vitesses, en dehors des normes assurément, et "parce qu'il est unique, le monde dans lequel il vit ne lui pardonnera pas d'exister". On se réjouit quand le pote homo et la jolie Sam décident de le prendre sous leur aile, de séances du Rocky Horror Picture Show en apprentissage de soi et de la vie : l’éveil est total. Le tour de force de Stephen Chbosky est de restituer cette adolescence faussement naïve, dont les bouleversements se révèlent à la fois drôles et douloureux. La langue chahutée du héros de l’édition originale est parfaitement confortée dans cette traduction habitée de Blandine Longre, restituant la singularité du bonhomme : de la (dé)construction syntaxique particulière et baignée d’un lexique azimuté, émerge un Charlie à fleur de peau, tout en décharges, faux contacts et explosions. (A. Dole)

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  • Grand Prix de littérature dramatique

    548292166.2.jpgLa 4ème édition de ce prix, qui récompense un texte dramatique, est l'occasion de mettre en avant une catégorie d'oeuvres largement oubliées dans les médias... et pourtant littéraires (est-il besoin de le rappeler ?)
    24 pièces parues en 2007 ont été sélectionnées ; le prix sera remis le 24 juin 2008 (à l’Odéon - Théâtre de l’Europe, Paris), en présence d'un jury composé exclusivement d'auteurs dramatiques : Olivier Py (président), Louise Doutreligne, Christophe Honoré, Claudine Galea, Mohamed Kacimi, Koffi Kwahulé, Elisabeth Mazev, Jean-Marie Piemme, Natacha de Pontcharra, Karin Serres, Christian Siméon et Biljana Srbljanovic.

    http://www.aneth.net/actu_grandprix.htm

    Quelques chiffres clés sur l'édition théâtrale (d’après L’Édition Théâtrale Aujourd’hui, thèse de Pierre Banos-Ruf, 2008)
    Entre 1985 et 2007, le nombre de parutions à compte d’éditeur a grimpé de 400%.
    La moyenne de titres édités par an s’élève désormais à 360.
    En 2004, 75 % des textes édités sont écrits par des auteurs francophones et n’ont fait l’objet d’aucune traduction.
    Pour le Grand Prix de littérature dramatique, 29 éditeurs spécialisés ont envoyé une sélection de 76 titres.

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  • Révolution porcine… affreuse, sale et méchante ?

    Sept petits porcelets de Dorothée De Monfreid, Gallimard jeunesse, 2008

    Révolution porcine… affreuse, sale et méchante ?


    Dorothée de Monfreid, que l'on connaît entre autres à travers ses romans publiés à L'école des loisirs (dont l'excellent Croquepied), s’en donne ici à cœur joie pour brouiller les pistes narratives et proposer un joyeux panachage intertextuel, le récit s'inspirant ouvertement de contes bien connus : les allusions aux Sept petits chevreaux ou aux Trois petits cochons, déjà contenues dans le titre, ont été habilement déguisées et "digérées" par l'auteure, qui offre la vision moderne d'une famille nombreuse dont le quotidien se résume à un invraisemblable chaos. Monsieur et Madames Porc "enragent" d'avoir à contenir leurs sept porcelets, qui se comportent comme des... cochons et transforment leur maison en véritable porcherie... "Il y a de la boue sur les fauteuils, de la vieille purée séchée par terre, des meubles cassés, des traces de chocolat sur les murs, des giclées de soupe jusqu'au plafond. Et en plus, ça sent souvent mauvais."

    329039523.jpgSans parler de la pollution sonore émise par la tribu tout entière, la maison résonnant des cris et des insultes qui fusent sans discontinuer. Logique, se disent les humains, les porcs sont des porcs... tout en prenant conscience des parallèles à établir entre cette famille cochon et les familles humaines : les parents débordés, irrités à longueur de journée par une progéniture dénuée de savoir-vivre, distribuent sans compter fessées et brimades, tandis que les enfants, de plus en plus désobéissants, aimeraient bien se débarrasser de ceux qu'ils considèrent comme des tyrans en puissance qui leur imposent d’intolérable limites : "Non, vraiment, on ne peut plus supporter d'être traités de cette manière." s'exclame l’aîné (à l'allure plutôt inquiétante), instigateur d'un complot qui, dans les grandes lignes, détourne les aventures du Petit Poucet : "On va abandonner les parents dans la forêt."

    Le texte ne manque pas de cocasserie, mais demeure indissociable des illustrations qui l'accompagnent, dans lesquelles sont contenues plusieurs parties du récit. Petit ou grand, chacun y trouve son compte et l’on s'amuse tout autant des délirantes facéties des jeunes cochons livrés à eux-mêmes (qui, bientôt, sans autorité pour les guider, font de leur maison le décor d'un huis-clos digne de Sa Majesté des mouches) que l’on comprend, à demi-mots, les belles « leçons » éducatives et démocratiques suggérées par le récit ; récit qui s'apparente à la célèbre fable politique de George Orwell, La ferme des animaux... Un pur régal, à déguster de préférence en famille…
    © B. Longre

    Cet ouvrage a d'abord paru aux éditions Bréal en 2004.

    D'autres ouvrages "cochons"

    Pas cochon ! de Christine Beigel, Illustrations d’Anna Karlson - Gautier-Languereau

    Copains comme cochons de Jean-François Dumont - Flammarion, Albums du père castor

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  • L'avis d'un éditeur et auteur jeunesse (et le mien...)

    Avec son accord, je reproduis ici de façon plus visible le commentaire que Jack Chaboud, éditeur (Magnard, Plon) et auteur (jeunesse et "vieillesse" !) a laissé récemment à la suite d'un de mes billets, où il fait référence au débat qui en a agité plus d'un ces derniers temps.

    1182461711.jpg"Je lis souvent des commentaires sur le livre de jeunesse, du genre "les adolescents ont droit à toute la vérité..." ou "des ouvrages jugés trop sombres par les adultes ne le sont pas par les jeunes...".
    Je suis tout à fait d'accord, mais je crois que le problème du livre de jeunesse, dès lors qu'il entre dans le territoire intime et social, c'est qu'il doit ménager une entrée pour les jeunes, afin qu'ils puissent être concernés par les problèmes évoqués, même si ce sont des problèmes d'adultes.
    Dans ce sens, je suis quelque peu interloqué par l'attribution du prix Rhône-Alpes à un texte, Les giétes de Fabrice Vigne, dont le narrateur est un vieilllard en maison de retraite, qui évoque ses souvenirs passés à grand renfort de références historiques.
    Je pense également que Je ne veux pas mourir gibier de G. Gueraud va au-delà de ce que l'on peut proposer à de jeunes lecteurs sous le label d'un éditeur jeunesse. Libre à l'auteur, s'il en a la possibilité, de se faire publier chez des éditeurs pour adultes, lesquels sont accessibles aux bons lecteurs jeunes."
    Jack Chaboud

    Concernant Les Giètes, j'avais effectivement dit que ce roman, publié par un éditeur jeunesse, dans une collection destinée aux grands ados et aux adultes, appartenait plutôt au domaine de la littérature générale (ce qui est le cas de nombreux ouvrages de la collection Photoroman) - l'auteur, Fabrice Vigne, est le premier à le reconnaître ; et même si l'on se réjouit pour lui, on aurait apprécié que ce prix soit décerné à un livre peut-être plus proche des préoccupations de jeunes lecteurs. Quant au roman de G. Guéraud, Je ne veux pas mourir gibier (Le Rouergue, DoAdo), les avis sont partagés - un roman réaliste, dur et glaçant, qui donne la parole au mal-être adolescent (pour ma part, il m'a peu touchée et je n'ai pas grand-chose à en dire, mais on pourra lire ici l'avis de Sophie Pilaire ou les points de vue partagés sur le site de Citrouille, dont celui de Vincent Cuvellier.)

    8036219.jpgIl est vrai qu'on peut considérer que les collections "grands ados" ne répondent pas à un véritable besoin, qu'elles relèvent de la stratégie éditoriale ou que certains de ces ouvrages seraient plus à leur place en littérature générale... Un point de vue que je ne partage pas forcément. Ces collections pour « grands ados » (ou « young adults », puisque le concept vient des pays anglophones) accueillent souvent des textes que les directeurs de collections jeunesse (en gros, destinées aux moins de 13 ans) vont refuser car trop « adultes » et que les éditeurs de littérature générale considèreront d'emblée comme des textes « jeunesse » du moment qu’il y est question d’adolescence ou d’entrée dans l’âge adulte… Aussi, grâce à ces collections de transition, certains romans peuvent trouver leur place et leurs lecteurs (qui autrement en seraient privés). Un autre avantage : ces textes incitent les adultes à être plus attentifs à la littérature jeunesse, à en lire, à en parler, et leur permettent aussi, tout simplement, de découvrir de nouveaux romans et d’autres auteurs, souvent moins médiatisés. Evidemment, les « prescripteurs » peuvent avoir du mal à s’y retrouver (que conseiller ? à partir de quel âge ?), car on entre ici dans des territoires un peu flous, entre littérature jeunesse et littérature générale… mais n’est-ce pas cela aussi, l’adolescence ?

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  • Un prix pour Indridason

    1752539332.jpgLe 6e prix du Polar européen du Point a été décerné à Arnaldur Indridason pour son roman L'Homme du lac, paru chez Métailié. Il a été remis le 27 mars dernier, lors de l''inauguration du 4e festival Quais du polar de Lyon.

    Je n'ai pas lu ce dernier (pourquoi ? par manque de temps, tout simplement...) mais avais aimé La Cité des jarres et La Femme en vert, publiés chez le même éditeur.

    La Cité des Jarres d'Arnaldur Indridason - traduit de l’islandais par Eric Boury - Métailié, 2006 (Points Seuil 2006)

    Une grande famille...

    Le monde littéraire islandais reconnaît en Arnaldur Indridason un excellent auteur de romans noirs. La Cité des Jarres se présente comme une enquête palpitante, rondement menée par l’inspecteur Erlendur – en réalité pas aussi désordonné ou antipathique qu’il n’y paraît, peut-être un peu enclin à régulièrement s’endormir tout habillé et à ne pas se soucier de sa tenue débraillée ; mais Erlendur est un investigateur efficace et cela se sait à Reykjavik. L’atmosphère pluvieuse et franchement hostile, ses difficultés familiales (les visites impromptues de sa fille Eva Lind, droguée notoire) ne l’empêchent cependant pas de rebondir avec détermination à chaque nouvelle étape de son enquête, qui le mène dans le passé douteux d’un dénommé Holberg, un vieil homme que l’on vient de retrouver mort dans un appartement humide ; un meurtre « typiquement islandais » d’après Sigurdur Oli, collègue d’Erlendur, « un truc dégoûtant, gratuit »… jusqu’à ce que l’inspecteur retrouve, caché au fond d’un tiroir, une énigmatique photographie en noir et blanc, représentant la tombe d’une fillette morte à quatre ans. Et tandis que ses équipiers voudraient simplifier cette affaire, lui s’obstine et persévère, convaincu que c’est en fouillant dans le passé que l’on élucidera les troubles du présent.

    Trente ans plus tôt, Holberg aurait été accusé de viol, puis innocenté, un fait essentiel que lui apprend Marion Briem, une collègue maintenant à la retraite… La reconstitution du passé n’est pas de tout repos, mais Erlendur ne cède devant aucune difficulté, quitte à croiser en chemin nombre d’individus peu reluisants et à bouleverser pas mal de vies, dont la sienne : « Erlendur avait lu un jour que le passé était une terre étrangère et il l’avait bien compris. (…) Cependant, il n’était pas prêt à faire table rase du passé. » Les doutes qui peuvent l’abattre font rarement surface, excepté lorsqu’il se confie à Eva Lind, sa fille qui semble peu à peu se rapprocher de lui : « Voilà le genre d’enquête que c’est. Elle est semblable à un esprit malfaisant qui aurait été libéré. (…) Rien d’autre qu’un foutu marécage. »

    415935132.jpgLe récit connaît peu de pauses et l’enchaînement narratif, singulièrement alerte (rien à voir avec les polars lancinants et malhabiles du romancier suédois Henning Mankell), fait intervenir une pléthore de protagonistes, brossant dans le même temps une intéressante fresque de la population islandaise, toutes classes sociales confondues. L’enquête demeure approfondie et vraisemblable du début à la fin et explore en particulier les relations entre parents et enfants (un thème annoncé par les tensions qui président à la relation entre Erlendur et sa fille), les thèmes croisés de la filiation, de la déstructuration familiale et de la recherche génétique — on se souvient peut-être que le pays fait fonction de grand laboratoire dans ce domaine, depuis l’implantation, dans les années 1990, de la société islando-américaine DeCode Genetics, chargée de recenser, rassembler et analyser les données génétiques et généalogiques de tous les Islandais, une population (moins de trois cent mille habitants, il faut le souligner) idéalement homogène depuis la colonisation de l’île, au XIe siècle ; une expérience scientifique qui a suscité bien des controverses depuis que le gouvernement islandais a donné son autorisation en 1998, ce qui n’empêche pas certains habitants d’être en totale opposition…

    L’auteur ne donne pas ici un point de vue personnel explicite sur cette expérimentation à grande échelle – mais expose indirectement ses dangers potentiels mais aussi ses bénéfices, en faisant dire à Erlendur, qui s’adresse à l’une des responsables du « centre d’étude du génome» (ainsi rebaptisé dans le roman…) : « Vous êtes les dépositaires de tous ces secrets-là. Les vieux secrets de famille. Les tragédies, les deuils et les morts, tout cela parfaitement classé dans les ordinateurs. Des histoires familiales et individuelles. (…) Vous conservez tous ces secrets et pouvez les ressortir à volonté. »… © B. Longre

    Lire l'article de Pascale Arguedas

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  • Hommage

    Lire Olympe de Gouges, dans le texte et telle qu'Elsa Solal l'a imaginée.

     

    Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, d'Olympe de Gouges - Mille et une nuits

    Révolution, émancipation, modération.

    "Homme, es-tu capable d'être juste ? C'est une femme qui t'en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? qui t'a donné le souverain empire d'opprimer mon sexe ? ta force ? tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l'oses, l'exemple de cet empire tyrannique."

    423244907.jpgIl y a plus de deux siècles, le 3 novembre 1793 exactement, Olympe de Gouges, née Marie Gouze, fut guillotinée : condamnée par le tribunal révolutionnaire pour avoir osé écrire, dans un dernier pamphlet, que chaque département devait pouvoir choisir sa forme de gouvernement (s'opposant ainsi à l'indivisibilité de la République) et pour avoir maintes fois critiqué l'extrémisme des révolutionnaires. Ce ne fut pas le moindre des écrits de cette femme de lettres et de cette âme résolument indépendante, en avance sur son temps. Coqueluche des salons à la mode et cercles littéraires, dramaturge engagée (on lui doit même une suite du Mariage de Figaro, Le mariage inattendu de Chérubin, 1786), elle est une figure de proue du combat pour l'émancipation des femmes et n'aura de cesse que de défendre l'égalité des sexes.

    Ce combat perpétuel l'amène à rédiger un texte majeur, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. "Elle fait alors de l'écriture un véritable acte politique afin de prouver que les femmes peuvent être utiles hors de la sphère domestique, contrairement à la pensée du "fonctionnalisme sexuel" qui ne définissait la femme que par sa fonction biologique et lui refusait une raison abstraite indispensable aux activités de l'esprit", écrit Emanuèle Gaulier dans l'excellente postface de cet ouvrage. La mise en oeuvre de la Déclaration des droits de l'homme de 1789 déçoit Olympe de Gouges, car en dépit de son caractère "universel", la question du vote des femmes et de leur libération n'est pas à l'ordre du jour : elle répond avec ce texte, calqué sur la première "déclaration" ; chaque article y est féminisé et énonce les droits naturels et raisonnables des femmes ; les femmes ont "le droit de monter sur l'échafaud", elles sont donc en droit de voter, d'être des citoyennes à part entière et de ne plus subir le joug d'un père ou d'un mari.
    Directement inspirée par la philosophie des Lumières, cette féministe de la première heure se bat sur tous les fronts, avec bon sens et modération : elle dénonce l'esclavage, milite en faveur de la création d'un théâtre national pour les auteures, défend le droit au divorce et les droits des filles mères ou des prostituées. En 1791, elle propose un nouveau contrat social (Contrat social de l'homme et de la femme, publié dans cet ouvrage) dans lequel elle demandait déjà que les enfants puissent porter le nom de leur père ou de leur mère (en France, cette loi est entrée en vigueur au 1er septembre... 2003 !). "A la lecture de ce bizarre écrit, je vois s'élever contre moi les tartufes, les bégueules, le clergé et toute la séquelle infernale", prévoit-elle... Elle y prône aussi une "chaîne d'union fraternelle" entre femmes, qu'elles soient "femmes publiques" ou "femmes de la société".

    La lecture de ce petit ouvrage courageux, qui n'a rien perdu de son bon sens et de sa valeur humaniste, donne à méditer, et l'on étudiera avec attention les articles VI ("toutes les Citoyennes et tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents.") et XIII ("Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, les contributions de la femme et de l'homme sont égales ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l'industrie.") : on est en effet en droit de se demander si les avancées dans ce domaine ne pourraient pas encore être améliorées, pour le bien-être social de toutes et de tous...  © Blandine Longre

     

    Olympe de Gouges, une pièce d'Elsa Solal - Lansman Editeur

    La subversion faite femme

    « La diversité doit être le fondement du droit naturel universel. »

    607095536.jpgOn parle beaucoup de Marie-Antoinette (en témoigne la fascination qu’elle exerce sur nombre d’artistes), mais relativement moins d’une autre guillotinée, elle aussi victime d’une révolution à laquelle elle avait pourtant activement participée ; elle mérite malgré tout davantage de célébrité que l’épouse de Louis XVI (qui elle s’est contentée d’être reine) – ne serait-ce que pour son humanisme universaliste. Porteuse d’un vrai message, Olympe de Gouges, plus révolutionnaire que ses bourreaux prétendaient l’être, fait figure d’avant-gardiste dans la défense des droits humains – ceux des femmes, des plus démunis, des esclaves… – en prônant un égalitarisme global qui lui valut sa tragique fin. La courte pièce d’Elsa Solal est une parfaite illustration de tout ce que fut cette militante emportée, insolente, opposée au fanatisme de Robespierre, toujours agissante et lucide ; « Je sais qui je suis », écrit-elle à son ami Louis-Sébastien Mercier depuis sa cellule de la Conciergerie, tandis qu’elle attend une parodie de procès.
    En seulement cinq tableaux percutants, l’auteure brosse le portrait fidèle et saisissant d’une femme que rien n’a pu arrêter – pas même les appels à la prudence de Mercier alors que la Terreur bat son plein. Mercier a beau la supplier de se retirer de la vie parisienne, de faire profil bas et de renoncer à publier son dernier texte, Les Trois Urnes ou le salut de la patrie (qui remettait en cause l’indivisibilité du gouvernement), elle s’obstine, tout en ayant conscience « qu’on n'est pas maître de son sort ». La pièce est conçue comme un pamphlet (en abordant tous les chevaux de bataille de l’auteure de La Déclaration des droits de la femme), mais aussi comme une tragédie, selon le principe que nul ne peut échapper à son destin.
    Ce texte (déjà été mis plusieurs fois en espace) a le mérite de brosser le portrait d’un personnage à part entière, singulier et attachant jusque dans ses discours politiques, tout en mettant en relief sa fonction d’iconoclaste éclairée dans laquelle s’incarne l’émancipation féminine des siècles à venir. © Blandine Longre

    http://www.lansman.org/

    Elsa Solal

    http://olympedegouges.wordpress.com/

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  • salutaire

    211671876.jpgQuelques mots sur l'article d'Anne-Marie Mercier portant sur un ouvrage fortement recommandé : Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? signé Yves Citton (Editions Amsterdam, 2008). J'ai relevé entre autres ce paragraphe, essentiel pour qui voudrait comprendre ce qu'est la littérature et quelle mission elle remplit (au-delà du plaisir de la lecture) - un passage qui répond intelligemment à ses détracteurs (ceux qui ne voient dans les études littéraires - qu'on appelait pourtant les "humanités" - qu'un passe-temps superflu, inutile à la société d'aujourd'hui, car sans intérêt économique sur le court ou le long terme...)

    "C’est à travers la littérature qu’une société s’invente de nouvelles formes de sensations, de réflexions, de vies, de hiérarchies, de valeurs. La littérature travaille la société, ses fonctionnements et ses représentations.(...) Pour former des individus capables de recul critique, d’échange, d’adaptation, de reconfiguration de leurs modèles, la littérature vécue comme expérience de lecture et de dialogues d’interprétations est la meilleure machine jamais inventée. Ainsi, les propos du candidat à la présidentielle, élu depuis, sur l’intérêt qu’il y a à former une caissière à travers l’analyse de la Princesse de Clèves, ou plus généralement à financer les études portant sur les «littératures anciennes» sont elles prises au pied de la lettre et reçoivent elles une réponse directe et radicale : une société qui se priverait de cette ressource, ou déciderait d’en priver certains de ses membres, court à sa perte, ou pire encore." (AM. Mercier, Sitartmag)

    Lire l'article

    Les éditions Amsterdam

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