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  • Mon nom est Salma

    En écho à la note précédente, j'ai eu envie de mettre en avant un roman paru récemment en français, qui traite de l'exil mais aussi des violences auxquelles sont confrontées les femmes dans certains pays (ou parfois tout près de chez nous), pour peu qu'elles s'écartent du chemin qu'on leur a tracé... parmi ces persécutions, le "crime d'honneur" fait de nombreuses victimes.

    On trouvera des informations sur le site de l'association ICAHK (International Campaign Against Honour Killings), qui explique que selon l'ONU, plus de 5000 femmes et filles sont tuées chaque année par leurs proches dans ce cadre précis. L'association GRAF (Groupe Asile et Femmes), quant à elle, milite pour un "Droit d'asile pour les femmes persécutées en tant que femmes."

     

    91b77f7d2abe1218b7cb274bf5645241.jpgMon nom est Salma, de Fadia Faqir
    (traduit de l'anglais par Michele Herpe -Voslinsky, Editions Liana Levi, 2007 / My name is Salma, Doubleday, 2007)

     

    De Salma à Sally et vice-versa

    C’est après un long périple que Salma, petite bergère bédouine, arrive en Grande-Bretagne et devient Sally, laissant derrière elle une autre vie qu’elle ne peut pourtant se résoudre à oublier et qui la hante, en dépit de son « intégration » en apparence réussie dans le pays d’accueil. Sa vie à l’anglaise, qu’elle nous conte d’une voix fluide et épurée, est rythmée par son travail de couturière, par quelques rencontres masculines, par les cours de littérature qu’elle suit avec ténacité, par ses amitiés – avec Parvin, jeune anglaise d’origine pakistanaise qui a fui la maison familiale pour éviter un mariage arrangé, ou avec Gwen, une vieille dame érudite. Mais le sentiment de solitude et la culpabilité qui l’habitent, ainsi que la sensation d’être «amputée» d’une partie d’elle-même, font resurgir les souvenirs, qui la ramènent inexorablement à la fille qu’on lui a enlevée à la naissance, seize ans plus tôt, à l’homme qui l’a séduite puis violée, à la prison où elle a vécu plusieurs années à seule fin d’échapper à la fureur de son frère, à son séjour au Liban…

    Des détours mémoriels qui viennent s’entrelacer au temps présent – une narration chaotique, qui progresse par à-coups, allusions et indices : le récit, volontairement éclaté, recouvre diverses époques de son existence. Aussi, le lecteur endosse le rôle d’observateur mais aussi d’enquêteur – en reconstruisant peu à peu le parcours kaléidoscopique de Salma, qui ne dévoile les choses qu’avec une grande parcimonie, tout en s’étonnant des mœurs occidentales (qu’elle critique avec autant de lucidité que certains traits orientaux), du racisme ordinaire, de l’exploitation des plus déshérités – des passages souvent cocasses qui mettent le doigt sur les paradoxes et les dysfonctionnements de nos sociétés démocratiques.

    a5d68827a1953d21e86d1ecba068a3e9.jpgL’auteure dénonce évidemment la condition des femmes d’orient, confrontées à l’obscurantisme religieux et au poids des traditions qui perdurent au-delà des frontières, et insiste sur le fait que le salut passe nécessairement par l’instruction et la lecture ; mais c’est d’abord la difficulté d’être en exil, d’être « autre » qui l’emporte sur tout le reste : Salma a bien du mal à se métamorphoser en Sally, à « s’ajuster », et elle commet nombre de bévues, même si la liberté dont elle jouit est inestimable à ses yeux. Malgré tout, mérite-t-elle d’être encore en vie ? Comment peut-elle vraiment devenir Sally avec son statut d’étrangère et sa peau sombre?

    Salma oscille dans un entre-deux (culturel, affectif, spatial et temporel) qui rappellera d’autres romans tout aussi réussis (de Chitra Divakaruni ou de Maggie Gee) ; l'auteure capte admirablement la schizophrénie de l'exil, cette douleur d’être « double » et d’appartenir à deux mondes divergents qui ont tant de mal à se rapprocher : une situation qui brouille le concept d’identité et crée de multiples incertitudes dans l’esprit déjà déraciné du personnage. Roman poignant, pudique et intelligent, qui joue avec nos émotions tout en se préservant de toute mièvrerie ou de tout pathos larmoyant, My name is Salma tient de la tragédie ordinaire et lointaine, le beau récit d'un déracinement et d’un déchirement, entre Orient et Occident. (B. Longre)

     

    Fadia Faquir, jordanienne et britannique, fait entre autres partie du conseil d'administration de Al-Raida, une revue féministe publiée par l'Université Américaine de Beyrouth.

    http://www.fadiafaqir.com/

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  • Nos amis les Yapous...

    Le volume 3 de Yapou, betail humain de Shozo Numa, est en librairie depuis le 15 novembre (éditions Désordres). Oeuvre majeure de la littérature japonaise, livre total, démesuré, fresque échevelée considérée par Yukio Mishima comme « le plus grand roman idéologique qu’un Japonais ait écrit après-guerre ». Voici ce que je disais du premier tome.

    Yapou, bétail humain, volume 1 (traduit du japonais par Sylvain Cardonnel)

    L'homme dominé, l'écrivain dominant...

    "In the struggle for survival, the fittest win out at the expense of their rivals because they succeed in adapting themselves best to their environment." (Charles Darwin)

    "J'avais beau comprendre qu'une oeuvre échappât à son auteur, je ne pouvais m'empêcher d'en être troublé." (Shozo Numa)

     

    b1c8f556a02c83ab4057c89bd5a8d02a.jpgLe grand oeuvre de Shozo Numa paraît en français : les éditions Désordres, décidément à l'avant-garde d'une littérature libérée de ses tabous (après David Wojnarowicz, Kathy Acker ou Peter Sotos) ont fait le pas.

    Roman fleuve d’abord publié en feuilleton à partir de 1956 dans la revue japonaise Kitan Club, Yapou, bétail humain appartient à la veine littéraire masochiste ; il fut composé pour servir de formidable exutoire à des pulsions que Shozo Numa est loin de renier et qui sont nées quand, tout jeune soldat, il fut fait prisonnier et « placé dans une situation qui me contraignait à éprouver un plaisir sexuel aux tourments sadiques que me faisait subir une femme blanche. » ; une « déviance » qui n’appartient donc qu’à lui, indissociable de son histoire personnelle, une expérience intime pourtant surdéterminée par son appartenance au peuple japonais... Car l'écrivain voit le Japonais comme un être modelé par un perpétuel sentiment d’infériorité, sentiment exacerbé par un contexte géopolitique spécifique, dans un Japon d’après-guerre vaincu, humilié et soumis à la mainmise occidentale. « Le caractère divin de l’empereur (…) était soudain détruit. C’est sans doute cette désillusion qui se transforma en moi en excitation masochiste. » explique-t-il dans sa postface à l’édition japonaise de 1970.

    L'auteur prend toutefois ses distances avec l'époque et c’est dans un monde imaginaire (quoique...) qu'il a choisi d’ancrer son récit : au XLe siècle, dans l’Empire des cent soleils (EHS – de l’anglais « Empire of Hundred Suns »), une société interplanétaire régentée par une aristocratie dont les caractéristiques (blanche, anglophone et féminine…) font essentiellement écho aux fantasmes de soumission de l’auteur. Au plus bas de l’échelle du vivant, les Yapous, matière première animée, intelligente, destinée à satisfaire les moindres besoins et désirs des blancs d’EHS : un bétail indispensable à la bonne marche de l’empire, aussi nécessaire, par analogie, que les esclaves africains pouvaient l’être dans les états sudistes des Etats-Unis ; à la différence que cette exploitation systématique et institutionnalisée du Yapou n’est nullement considérée, par les habitants d’EHS, comme un « necessary evil » (un mal nécessaire, euphémisme employé par nombre d’Américains pour justifier l'esclavage), mais comme un état de fait «naturel» reposant sur une distinction biologique de taille… la peau « jaune » des Yapous. Sur EHS, les esclaves noirs eux-mêmes jouissent de droits et de privilèges interdits aux Yapous…

    Science-fiction, donc, mais qui s’appuie sur des données contemporaines et/ou historiques connues ; un genre délibérément choisi pour la grande liberté idéologique et littéraire qu’il présuppose ; et Shozo Numa évoque ce monde (utopique et dystopique - selon sa position en tant que lecteur) avec érudition, élaborant une description savante et quasi encyclopédique de chaque facette de cette société ultra-hiérarchisée et policée (sur le modèle de la Rome Antique, du Japon impérial ou de l’impérialisme britannique…), des sciences aux arts, des moeurs à la politique… Panorama foisonnant permettant à l’écrivain de coucher sur le papier tous ses fantasmes scatologiques, masochistes, sexuels – des plus sordides aux plus cocasses… des plus dérangeants aux plus conventionnels. Car les Yapous (descendants des Japonais, on aura compris le glissement phonologique) sont tout, sauf humains et, de toutes les formes et tailles, font office de jouets sexuels, de meubles «viandeux», de sanitaires (une obsession qui traverse l'ouvrage) ou de sacs à main, de vomitoires ou de jouets miniatures, de mères porteuses (libérant ainsi les femmes blanches de l’esclavage de la maternité et expliquant la "révolution féminine"), et on en passe, l’imagination de l’auteur se montrant sans bornes dans ce domaine.

    En dépit de son caractère (prétendument) scientifique et ethnologique (entretenu par le biais d'archives, d'extraits littéraires, d'ouvrages théoriques, de notes de bas de page, de renvois multiples, etc. bien entendu inventés de toutes pièces), Yapou reste un roman : la découverte progressive de ce monde hors nomes s’effectue par le biais de deux personnages dont la fonction naïve s’apparente à celle d’un Gulliver ou à celle des narrateurs des Lettres persanes – procédé certes classique mais néanmoins efficace : tout débute quand Clara, une jeune Allemande, et son fiancé japonais, Rinichiro, assistent à la chute d’un engin spatial… à l’intérieur de l’ovni, ils découvrent Pauline Jansen, une aristocrate d’EHS ; lors d’un voyage dans le temps, cette dernière s’est laissée distraire par la dextérité de son cunnilinger télépathe (« une sorte de meuble vivant dont la principale fonction est de contenter les femmes qui dorment seules »...) et a perdu le contrôle de son appareil. Mais Pauline, maîtresse femme, prend bien vite les choses en main, comprenant que Clara et son "Yapou" appartiennent à l’époque « anhistorique » (ère précédant la conquête de l’espace) et qu'ils n’ont pas nécessairement conscience de leurs différences respectives…

    Elle invite Clara à visiter son monde et là, les privilèges reviennent à la blanche jeune fille et la yapounisation à Rinichiro, un "beau" spécimen de Yapou d'origine qu’il va falloir conditionner… Les métamorphoses successives (physiques et psychologiques) que les deux explorateurs (malgré eux) vont subir (ou peu à peu accepter, dans le cas de Clara) se déroulent sur moins de vingt-quatre heures, mais sont analysées de manière si détaillée que le lecteur, à défaut de les accepter, les assimile sans mal. Là réside la force de cet ouvrage, qui nous transporte d’un monde à l’autre sans que l’on s’étonne outre mesure des retournements que l’auteur fait subir à notre conscience. Les valeurs humanistes que nous connaissons se voient renversées en totalité, à grande échelle... rien de surprenant à ce que Sade et Jonathan Swift, chantres du renversement, soient de la partie, en tant que sources d’inspiration récurrentes et explicites : Yapous et Yahoos (ces créatures primitives que l’on rencontre dans le dernier voyage de Gulliver) ne se ressemblent pas (les capacités intellectuelles des premiers les placent à l’opposé des second) mais l’analogie homophonique existe bel et bien… De même, le leitmotiv scatologique (certains Yapous apprennent, dès l'enfance, à se délecter des déjections "sacrées" des Blancs, qui peuvent désormais satisfaire sans gêne leurs besoins en public tout en nourissant leurs Yapous...) nous renvoient aux grands textes de la littérature sado-masochiste, tandis que d’autres scènes semblent tout droit sorties du monde de Brobdingnag (le combat entre Yapous pygmées par exemple) ; la relative indépendance dont jouissent les Yapous géants (destinés pour la plupart à devenir des montures), qui grandissent à l’écart des « dieux blancs » sur la planète Titan, paraît pour partie calquée sur l’existence des Houyhnhnms (des chevaux très rationnels) que côtoie Gulliver. On pourrait établir de nombreux autres parallèles... il suffit de dire que Yapou, bétail humain, vaste métaphore de la condition japonaise, s’inscrit dans la veine des grands romans philosophiques et il serait erroné de prendre au pied de la lettre tout ce que prétend l’écrivain…

    L’écriture de ce roman lui a apporté, il est vrai, un vaste espace de liberté et lui a permis « d’apaiser » sa « soif », de donner un cadre à sa vision très personnelle de la volupté et du plaisir, ainsi qu’il le confesse ; mais au-delà de sa fonction d’exutoire sexuel et psychologique, fonction liée au souci d’explorer l’image en négatif que le peuple japonais a de lui-même et entretient depuis des décennies (en particulier à travers le sentiment d’infériorité qu’éprouverait, plus ou moins consciemment, tout Japonais face à l’occident sadique incarné par ces femmes blanches omnipotentes), cette œuvre pléthorique se lit de diverses façons tandis que les interprétations se télescopent ou se superposent : les questions politiques soulevées par l’auteur (en particulier sa réflexion continue sur l’impérialisme anglo-saxon, qu’il soit territorial, linguistique, économique…) possèdent par exemple des résonances très contemporaines : « La civilisation blanche occidentale a hérité de l’esprit de la Grèce antique, société qui reposait sur le travail des esclaves. Cette psychologie de dominants s’est développée le temps que dura la colonisation-domination des populations de couleur. C’est elle qui préside à l’aliénation des Yapous sur EHS. » Similairement, le féminisme extrême et volontairement exagéré qui traverse l’œuvre (bien qu’accessoire – et inventé pour que la société EHS puisse être en adéquation avec les pulsions masochistes de l’écrivain) ravira nombre de lecteurs par ce qu’il nous apprend indirectement de la société patriarcale actuelle, faisant prendre conscience de son absurdité et de son injustice – et même si telle n’était pas l’intention originelle de l’auteur, le procédé du retournement, associé à l'amplification et au grossissement de certains traits (jusqu’au grotesque — procédé dont usait si bien l'écrivain Edogawa Rampo, en particulier dans ses nouvelles du genre ero-guro, comme La chenille ou La chaise humaine...), met en lumière nombre de ces dysfonctionnements.

    La terrifiante acceptation des Yapous (certes conditionnés dès l’enfance à vénérer les Blancs) fait écho à la passivité politique ou à la mollesse de l’engagement d’une majorité de groupes humains soumis à des volontés individuelles tyranniques – comme si les souffrances engendrées par une soumission non choisie procuraient cependant un plaisir d'une intensité telle que rien ne pourrait convaincre les victimes de changer de condition. L’auteur est suffisamment modeste (cela participe-t-il du "gène de servitude" que posséderait, selon le narrateur, tout japonais ?...) pour ne rien dire de ses engagements dans la sphère du collectif, résumant son œuvre à une tentative individuelle de survie, destinée à un petit nombre de lecteurs ; mais à l’évidence, il ne fait nul doute que le bouillonnement d’idées que procure la lecture ne peut laisser le lecteur indifférent à ces questions qui se dessinent en filigrane. On voit ainsi comment l’œuvre peut échapper à son auteur, sur de nombreux plans.
    Un autre paradoxe frappe aussi (que l’on retrouve dans l’interdépendance de la relation sado-masochiste) : l’assujettissement du Yapou, créature à qui l’on nie toute humanité, exploitée de toutes les manières imaginables, s'accompagne d’un pouvoir illimité ; l’auteur l’a saisi lorsqu’il parle de « la suprématie du Yapou », sans qui la société d’EHS ne serait pas ce qu’elle est… Une société totalitaire dont les valeurs sont susceptibles de révulser, sans pour autant perdre de sa capacité à nous fasciner, justement par ce qu’elle contient de repoussant…

    A l’heure où nous achevons la lecture de ce premier tome (le deuxième est à paraître d’ici quelques mois – il faudra faire preuve de patience) Clara, qui a succombé, sans trop se faire prier, au confort et aux charmes libertins de la très idéale communauté des nobles d'EHS, a enfin admis consciemment que son fiancé n’est en définitive qu’un Yapou et elle s’apprête à le dresser ; de son côté, Rinichiro, sur lequel le processus de yapounisation semble fonctionner à merveille, s'abandonne peu à peu à sa nouvelle condition, tout en étant nimbé d'ironie cosmique... C'est ainsi qu'en dépit de ses aspects sulfureux (et réjouissants), cette fresque romanesque inégalable mais très ambiguë ne présente que peu de danger : nous nous distançons sans mal de l'univers rêvé par Shozo Numa, qui reste personnel et singulier, en partie par le biais du grotesque et d’une très saine ironie, engendrée par le caractère assurément superficiel et souvent risible de nombre de personnages – marionnettes blanches, jaunes et noires (très paradoxalement) soumises au bon vouloir de leur créateur…   Blandine Longre (novembre 2005)

    Les éditions Désordres

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  • Le langage de la déesse

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    Le langage de la déesse, Marija Gimbutas
    (traduit de l'anglais par Valérie Morlot-Duhoux et Camille Chaplain
    Préface de Jean Guilaine, Editions des femmes, 2005)

     

    "La relation est directe entre le statut de la femme dans un pays et la manière dont les chercheurs y conçoivent leurs travaux sur ces questions. (...) Pourquoi l’œuvre si importante, quelles que soient les critiques qu’on peut lui faire, de Marija Gimbutas, la spécialiste universellement connue et citée de la Déesse-Mère (...), n’est-elle pas traduite en français ?" David Haziot (nov. 2004)

     

    Le monde perdu de la déesse

    La parution de cet ouvrage érudit, jusqu’alors ignoré du public français, est un événement éditorial qui mérite d’être souligné. Les travaux de Marija Gimbutas (1924-1991), éminente archéologue américaine d’origine lituanienne, ont certes soulevé nombre de controverses parmi les chercheurs, tout en encourageant certains mouvements sectaires (pseudo païens) ou des courants extrémistes du féminisme nord atlantique à propager des visions le plus souvent fantasmatiques de la déesse-mère.
    La préface éclairante de Jean Guilaine étouffe toute tentation polémique en admettant que certaines thèses avancées par l’archéologue doivent être nuancées, mais il rend aussi hommage au travail colossal de classification puis de formulation d’hypothèses, ainsi qu’au décloisonnement disciplinaire qui préside à l’ensemble. Marija Gimbutas a en effet jeté des ponts entre différents champs d’investigation, en mêlant à sa quête archéologie, symbolisme, ethnologie et mythologie. Une quête méthodique et organisée, qui n’a rien d’une rêverie, et qui passe par la recension d’environ deux mille œuvres ou objets préhistoriques, du paléolithique au néolithique (entre 7000 et 3500 avant notre ère), et par une approche comparative très instructive, faisant apparaître, au fil des chapitres, nombre d’analogies et de points de convergence entre des formes et des motifs picturaux, figuratifs ou géométriques, pourtant glanés sur des objets (usuels ou cultuels) retrouvés en divers lieux (Anatolie, Espagne, Hongrie, Pologne, France, Grande-Bretagne ou Moyen-Orient…).

    A travers l’étude de ces ornements (animaux anthropomorphes, lignes, enroulements, zigzags, chevrons…) Marija Gimbutas avance l’idée qu’ils ne furent pas placés là comme de simples décorations et qu’ils répondaient à des fonctions précises ; ils sont les signifiants d’un langage à décrypter (« un alphabet métaphysique ») dont il faut retrouver les signifiés pour entendre ce qu’ils ont à nous dire d’un culte en osmose avec la nature, commun à de nombreux peuples, géographiquement étendu : celui de la déesse-mère et de ses avatars, mère nourricière, autofertile, source de vie, de mort et de régénération, capable d’autogestation. Un culte qui supposerait une autre forme d’organisation (matrilinéaire, voire gynécocratique) de sociétés « égalitaires » - plus tard (à partir du IVe siècle avant notre ère) écrasées par les invasions de tribus indo-européennes puis par les cultes tyranniques et les panthéons patriarcaux qui se sont succédé, de la mythologie grecque au christianisme, et qui ont tenté d’effacer toute trace des croyances anciennes.

    Belle utopie passéiste et imaginaire ? Ou bien nostalgie pour un monde perdu, ancré dans une authentique réalité historique, et qu’il nous reste à retrouver ? L’existence d’une société ancienne matriarcale est contestée, souvent très âprement, il faut le dire, et quand bien même le culte d’une déesse-mère serait attesté, cela ne signifierait pas pour autant que les femmes auraient dominé cette société, même si elles en étaient la force initiale, car créatrices de vie.
    Il reste qu’en lisant cet ouvrage encyclopédique, de belle facture (qui ne devrait pas rebuter les néophytes), on a envie d’adhérer à la thèse pluridisciplinaire de l’archéologue, qui transcende les frontières et les époques. Ses conclusions sont souvent très convaincantes, car précédées de classifications rigoureuses, de descriptions précisionnistes et d’interprétations qui font sens : une démarche assurément scientifique et rationnelle qu’il semble difficile de rejeter en bloc.

    Blandine Longre
    (février 2006)

    http://www.desfemmes.fr

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  • Portraits de Famille

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    Portraits de famille de Gérard Rollando et Marie-Astrid Bailly-Maître, Larousse, 2007

    Ce bel ouvrage n'est pas un livre de photographie comme les autres... Les dizaines de portraits en question ont pourtant été réalisés en studio, mais dans des conditions très particulières (sur lesquelles le photographe animalier s'explique en fin d'ouvrage). Un travail qui mérite que l'on s'y attarde, car Gérard Rollando a su capter ce qui fait l'essence même de chaque animal - et même si les enfants (car ce livre est aussi fait pour eux) auront tendance à trouver des "ressemblances" entre certains animaux et des personnes de leur entourage, la sobriété (non dépourvue d'humour) des commentaires qui accompagnent les photographies n'en font pas, justement, des bêtes de foire... et ne cherchent nullement à les humaniser. Une démarche appréciable.

    Pour en savoir plus http://portraitsdefamille.uniterre.com/ 

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  • Lectures achevées et en cours...

    Parmi les ouvrages lus ces dernières semaines, en voici quelques-uns… Je n’ai pas écrit sur tous (ou pas encore) mais je les recommande vivement à la lecture, ça coule de source !

     

    *** Fiction

    Silences de Catherine Leblanc (Les Découvertes de la Lucioles, 2007) - un beau recueil de nouvelles, chez un petit éditeur à découvrir. article en ligne

    Chicago, je reviendrai de Gisèle Bienne (Médium de l’école des loisirs 2007) article en ligne 
    j'ajoute que Gisèle Bienne est aussi l'auteure d'un de mes "livres de chevet"...

    Paranoid Park de Blake Nelson (traduit de l'anglais par Daniel Bismuth, Hachette Littératures 2007) - le fameux roman dont Gus Van Sant s'est inspiré pour le film du même nom. Un bon roman pour grands ados et adultes, qui relate les tourments d'un jeune homme, seul face à un secret qui pèse lourd.

    La Rivière d'Annie Saumont, vu par Anne Laure Sacriste (Editions du chemin de fer 2007) - une nouvelle illustrée dont je reparlerai certainement.

    Faut-il croire les mimes sur parole ? de Céline Robinet (Au Diable Vauvert, 2007) - excellent recueil - Article en ligne

    *** Inclassables

    Imagier de Cécile Holveck (R-Editions 2007) - un "imagier" pour grands.

    Le chien de Nourreev d'Elke Heidenreich et Michael Sowa (traduit de l'allemand par Christine Lecerf, éditions Sarbacane)

    Le Mur, mon enfance derrière le rideau de fer, de Peter Sís (traduit de l’anglais par Alice Marchand, Grasset, 2007)

     

    *** Jeunesse

    8a81a1ba8a12eac35a0dc0b619b17037.jpgYllavu de Gambhiro Bhikkhu, illustrations de Samuel Ribeyron (Hongfei, 2007) j'en parle ici

    ça devait arriver de Gaëtan Dorémus (éditions Belize)

    Pas cochon de Christine Beigel (Gautier-Languereau)

    Mais qui a volé le maillot de la Maîtresse en maillot de bain ? de Lilas Nord et Carole Chaix (Après la lune jeunesse)

    Thésée  d'Yvan Pommaux (L'école des loisirs) - un bel album grand format.

    Le village aux mille trésors de Véronique Massenot et Joanna Boillat (Gautier-Languereau)

     

    *** Lectures en cours… à des stades plus ou moins avancés, que je livre en vrac...

    Servais des Collines d’Anne Percin (éditions Oskar 2007)

    Entre dieu et moi, c’est fini de Katarina Mazetti (Gaïa 2007)

    Van Gogh – la biographie signée David Haziot , qui vient de paraître dans la collection Folio Biographie.

    Boris Vian et moi de Lou Delachair (Exprim' Sarbacane)

    Quoi de neuf chez les filles, entre stéréotypes et libertés de Christian Baudelot et Roger Establet (Nathan, l'enfance en questions)

    If you liked school, you'll love work de Irvine Welsh (J. Cape 2007) auteur dont je recommande TOUS les livres... dont Une ordure, qui vient de paraître en poche.

    Le 3e tome (paru ce mois) de la série signée Stephenie Meyer, composée de Fascination, Tentation et Hésitation (Hachette roman jeunesse, collection Black Moon, traduit de l’anglais par Luc Rigoureau) – je le lis dans sa version anglaise, of course (Twilight, New Moon, Eclipse). Incontournable quand on a commencé le premier tome... (il suffit de me parler de vampires pour que je me laisse tenter...)

    Je ne dresse pas la liste de ceux qui attendent.

    Pour finir, quelques mots sur...

     

    aa3d7c113af70341bd31a9cf7bc89430.jpgMon cher ennemi de Yang Zhengguang, traduit du chinois et annoté par Raymond Rocher et Chen Xiangrong, Bleu de Chine, 2007

    Lao Dan, un vieux paysan qui se morfond auprès de son fils célibataire endurci (bon garçon soumis à son tyran de père), cherche à pallier son ennui et redonner un sens à sa vie… il s’invente pour cela un ennemi, sans raison apparente, et son choix se porte sur Zhao Zhen, trafiquant de femmes (entre autres), dont les affaires florissantes agacent le vieil homme. Mais le jour où Zhao Zhen revient accompagné d’une jeune femme d’une province voisine, Lao Dan se met en tête de marier son fils et les rapports de force se voient bouleversés… Entre farce tragi-comique et fable absurde, Mon cher ennemi relate une suite de mésaventures (certes entrecoupée de succès éphémères) qui se concentre sur un personnage entêté, à l’esprit tordu, cocasse et irritant à souhait. Tout se déroule à huis clos ou presque, dans ce court roman satirique et pourtant très réaliste, qui en dit long sur les idiosyncrasies et les caprices de l’esprit humain, qui a toujours besoin d'un "autre" pour se définir. B. Longre (novembre 2007)

    http://www.bleudechine.fr/

     

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