2008.12.19

La pomme de la discorde, les ailes de l'avenir

The Three Incestuous Sisters, d'Audrey Niffenegger
Jonathan Cape, 2005

sisters1.jpg

 

L'album n'est pas réservé aux seuls enfants et Audrey Niffenegger s'est approprié ce support avec finesse et talent ; de même, elle a choisi de créer un conte tendre et cruel – le merveilleux n'étant pas non plus une exclusivité enfantine. The Three Incestuous Sisters n'est pas un ouvrage pour la jeunesse, le titre en atteste, quand bien même le récit débuterait par le très classique "Il était une fois trois sœurs...". Trois sœurs, donc, qui ne se ressemblent pas - Clothilde, la talentueuse, Ophile la plus intelligente et Bettine, la plus jolie. Elles vivent en bonne entente jusqu'à l'arrivée d'un garçon nommé Paris - incarnation de la discorde à venir. Le choix du garçon se porte sur Bettine, la benjamine, et tandis que la fantasque Clothilde s'enferme dans un monde de folie douce tout en restant attentive aux étreintes de Bettine et de Paris, le cœur d'Ophile est noirci par la jalousie.

Les deux amoureux apprennent à se connaître et un enfant est conçu - un fœtus avec lequel Clothilde communique tendrement, lui enseignant les étoiles et les sciences, en lui apprenant aussi à voler... Mais la sombre douleur qui ronge Ophile l'incite à commettre l'irréparable : Bettine meurt et Paris s'enfuit ; quant au fœtus... Clothilde a cessé d'entendre sa voix. Ophile, dont l'existence est devenue un calvaire saturé de fantômes, met fin à ses jours. Clothilde, restée seule dans la grande maison, se languit du bébé de sa sœur, quand, bien des années plus tard, elle entend à nouveau sa voix.

 

sisters3.jpgLes trois sœurs sont des êtres hybrides, tour à tour fées, déesses, sorcières ou simples mortelles dont les sentiments se mêlent - rendant l'histoire de chacune indissociable de celle des deux autres, tandis que que toutes trois convoitent le même homme. Des histoires de séparations, d'amour et de mort, puis de retrouvailles, au-delà de la mort, dans un happy end qui remet en mémoire certains passages du roman d'Audrey Niffenegger, The Time Traveler's Wife.

Le texte, délibérément bref et incisif, se superpose habilement aux illustrations, parfois à la manière d'une légende qui les accompagnerait humblement. Car l'artiste a d'abord composé cette histoire visuellement, à la façon d'un story-board, et le récit fut écrit postérieurement, à partir des esquisses. "C'est mon livre de cœur, un travail amoureux de quatorze années." explique-t-elle en postface, ajoutant qu'elle préfère le qualificatif de "visuel" plutôt que celui de "graphique" pour ce roman atypique.

 

D'instinct, le lecteur est aspiré par les quelque quatre-vingt gravures (pas moins) qui composent l'ouvrage - des aquatintes homogènes, dans les tons de gris pour les décors, les personnages, en particulier les visages, se détachant ainsi singulièrement. Des illustrations pleine page, qui peuvent aussi se lire indépendamment du texte, ceci permettant de donner libre cours à sa propre imagination. Ce travail assidu, que l'auteure compare "au long siège d'une forteresse" - mûri avec le temps et patiné par l'acide mordant le cuivre - fut d'abord purement artisanal, Audrey Niffenegger ne prévoyant de réaliser, à la main, que dix exemplaires. Cette parution, par nécessité "industrielle", demeure esthétiquement exemplaire (et entre dans la belle collection graphique de l'éditeur Jonathan Cape), un "beau livre" dont le récit illustré et les trois sœurs aux longs cheveux reviennent inlassablement hanter le lecteur.  (B. Longre)

2008.09.24

Le bizarre incident du garçon...

lizjensen3.jpgLa neuvième vie de Louis Drax, de Liz Jensen, Traduit de l’anglais par Odile Demange (Nil, 2006 / J'ai Lu, 2008)

Après Christopher (Le bizarre incident du chien pendant la nuit de Mark Haddon), c'est au tour de Louis, neuf ans, de prendre la parole. Qu'ont en commun ces paroles d'enfants (qui, quoi qu'on en dise, ne sont pas nécessairement destinées à de très jeunes lecteurs) et en quoi permettent-elles à ces textes de se démarquer, littérairement parlant ? On y décèle surtout une naïveté intrinsèque sur laquelle les auteurs s'appuient pour mettre en place une ironie dramatique qui, lorsque la justesse de ton demeure constante, crée de subtils effets comiques, mais permet aussi au lecteur découvrir ses propres failles d'adulte — par le biais d'un regard porteur de bon sens et de jugements souvent lucides.

Examinons le cas de Louis Drax, enfant précoce (L'Encyclopédie médicale et Les Animaux, leur vie extraordinaire sont ses livres de chevet), mais perturbé par la séparation et les querelles de ses parents : ses paroles sont certes éclairantes et cocasses mais recèlent une part obscure, une inquiétante cruauté et une obsession morbide qui ne cesse de s'amplifier, liée au fait que le petit garçon est régulièrement confronté à sa propre mort : Louis est étrangement enclin à être victime d'accidents à répétition, plus ou moins graves, sans qu'il les provoque : "le premier accident fut ma naissance. Elle s'est déroulée comme celle de Jules César. (...) Le deuxième accident a eu lieu quand j'étais bébé. (...) Ensuite, à six ans, je suis tombé sur les rails du métro à Lyon." Etc. Ces multiples catastrophes affectent profondément la mère de Louis et lui font dire : "On dit que les chats ont neuf vies. (...) Si tu étais un chat, Louis, tu aurais déjà utilisé huit de tes vies. Une chaque année." Ce constat, ainsi que les bizarreries comportementales de l'enfant incitent ses parents à l'emmener voir un psychologue, Monsieur Perez ; Louis méprise "gros Perez", ne lui fait pas confiance, et ne cesse de l'abreuver d'affabulations farfelues et de lui faire subir d'insolentes provocations, derrière lesquelles se dissimule l'ampleur de ses souffrances psychiques.

En réalité, la voix de Louis nous parvient de très loin, depuis un monde habituellement inaccessible, entre la vie et la mort : Louis est dans le coma depuis trois mois, après un retour à la vie miraculeux. C'est au cours de cette neuvième vie en sourdine qui lui a été accordée que le garçon raconte son histoire, ses angoisses, ses inventions, sa difficulté à distinguer la réalité de la fiction, les pressions affectives qu'il subit ainsi que les dysfonctionnements qu'il observe dans la relation entre son père à sa mère et dans le monde adulte en général.

lizjensen4.jpgDe nombreuses interrogations se bousculent dans l'esprit du docteur Dannachet, chargé de suivre Louis dans une petite clinique provençale ; ce deuxième narrateur prend le relais, en alternance, offrant un point de vue extérieur, mais pas nécessairement objectif, car lui aussi, comme Louis, possède sa part d'ombre. Spécialiste du coma, il se dit "optimiste" et le cas de Louis Drax l'intéresse de près ; il faut dire que Dannachet, au premier regard, a été subjugué par la beauté, par la dignité et par la profondeur du chagrin de la mère de l'enfant ; et tandis que sa vie de couple s'effondre, il s'applique à consoler Madame Drax...

Les deux narrations se superposent et se complètent ; peu à peu, le lecteur est capable de reconstruire les faits sans pour autant parvenir à comprendre ce qui a pu se dérouler lors du dernier accident de Louis, cause de son coma ; de la même façon, l'enquête policière piétine et l'inspectrice chargée de l'affaire ne parvient pas à résoudre la mystérieuse disparition du père du garçon, survenue au moment même de l'accident. L'état de Louis évolue étrangement et le lecteur, le seul à avoir accès au monde intérieur de Louis, se prendre au jeu de lire entre les lignes du monologue chaotique du jeune narrateur.

A la question « le cerveau est-il semblable à l'âme ? », le Docteur Dannachet répond : « Notre culture ne croit pas en l'âme. Nous parlons de l'esprit comme d'un concept social. Ou comme de la viande qui pense, qui raconte des histoires et invente des choses comme l'idée de « l'âme » pour se rassurer. » Et pourtant, il est sur le point de vivre une expérience irrationnelle pour entrer en contact avec Louis qui, bien à l'abri derrière son état comateux le protégeant de la réalité, refuse de s'éveiller à la vie. Ce thriller psychologique, poignant et profondément humain, se pose comme une exploration passionnante des complexités de l'esprit, tout en interrogeant ses manifestations antinomiques, en mettant dos à dos rationalité et spiritualité.

(B. Longre)

2008.07.17

La vie derrière soi.

apontier3.jpgLe fruit du silence d'Arnauld Pontier - Actes Sud, 2008

Au départ, l’histoire peut sembler simple : un ancien déporté, Gert, et son fils, André, séparés par la guerre ; entre eux, un seul homme qui puisse faire le lien, Jurij, opiomane, écrivain, qui a veillé de loin sur l’enfance d’André, lequel a grandi à l’Assistance publique.
Pourtant, hormis un pan de passé, André et Jurij n’ont pas grand-chose en commun quand, en cette année 1967, le premier, devenu jeune homme, retrouve celui qui pourrait faire figure de père et se met à l’écoute de sa désespérance, dont on ne sait exactement (du moins pas encore) ce qui a pu l’engendrer, à l’écoute de ses tentatives pour échapper à une réalité qui toujours le rattrape, comme le passé dont il ne parle jamais. À cette trame première, vient s’entrelacer une histoire d’amour teintée d’irréalité, quand André croise une jeune femme dans un bar : une figure fascinante, « trop parfaite pour lui », dont il se met à guetter les apparitions sans pouvoir l’approcher, comme « dépouillé » quand il voit d’autres hommes s’intéresser à elle. Toutefois, c’est elle, Flora, qui va permettre à André d’afficher une audace nouvelle, de se découvrir et de mettre des mots sur son identité, car il espère ne pas être seulement un orphelin sans racines, «embourbé dans cette béance de n’être personne et de devoir devenir quelqu’un. »

Le roman débute en 1967 mais c’est quatre années plus tôt, à Venise, que l’on fait la connaissance d’un homme « seul et désespéré » : Gert, ancien déporté, cheminot devenu vagabond depuis qu’il a décidé de partir à la recherche du fils à peine connu ; il a quelques pistes fragiles, dont le nom d’un médecin qui aurait soigné Jurij après la guerre — Jurij, celui qui avait accepté de sauver son fils né en camp de concentration. Jurij et Gert se connaissaient à peine mais chacun, à sa façon et pas forcément dans le même camp, a connu l’amour impossible, le chaos de la guerre et de l’après-guerre ; une période où Jurij est hospitalisé en compagnie d’autres survivants et qu’il tente de taire son passé et de dissimuler sa véritable identité, tout en essayant, déjà, de combattre ses démons intérieurs.

Traversant de bout en bout le récit, l’idée d’incommunicabilité entre les êtres revient sans cesse, comme inhérente à leur condition : « Tout vrai langage est incompréhensible » dit Jurij, qui opte pour l’écriture, car « écrire est ma langue maternelle », un acte qui permet de conjurer la mort mais qui peut néanmoins « vous replonger dans l’horreur, la souffrance, vous replonger dans le passé, vous tuer, même, parfois. » Alors, au langage, certains préfèrent parfois le silence : un silence salvateur, quand des vies sont en jeu, ou apaisant (comme celui qui unit André et Flora), mais qui porte aussi des fruits bien amers, quand il se fait non-dit, se substitue à la vérité et empêche d’avoir prise sur son propre destin.

Le fruit du silence est un roman poignant, dont le fatalisme ambiant lui confère des traits assurément tragiques : le dénouement a d'indéniables accents d’ironie dramatique, certains personnages demeurent ambivalents et parfois aveugles ; comme André, impuissant, qui ne sait rien, ne voit rien au-delà de son amour nouveau pour Flora, ne se doute de rien — ni du passé de Jurij, ni de celui de ses parents, ni de qui a pu être sa mère, surtout, ni du tour que l’Histoire se prépare à lui jouer. Car comme le sait Jurij quand il tente de fuir son passé : « La liberté qu’il avait prise en s’enfuyant n’existait pas, elle n’était qu’un leurre ; seul existait le destin. Tout est écrit. » Même si rien n’a été dit.
Quant à Gert, lui connaîtra la vérité, celle de Rachel, rencontrée à Bruges en 1964 ; ancienne déportée elle aussi, Rachel veut déciller Gert qu’elle n’a pas croisé par hasard, tandis que lui ne se doute de rien. Même si la candeur d’André (d’une certaine façon, il ressemble à son père Gert) fait frémir, c’est plutôt Jurij, pivot du récit, qui exerce une véritable fascination sur l’esprit du lecteur, au-delà des notions de bien et de mal, ou encore Rachel, pourtant d’une autre trempe que le précédent, possédant la sérénité de la victime déterminée à se venger, plus énigmatique aussi, et que l’on aurait presque aimé connaître davantage.

Comme dans Le Cimetière des anges, l’Histoire demeure inséparable de l’histoire singulière, et le sinistre tourbillon de la seconde guerre mondiale plane sans cesse sur chacune des histoires individuelles, révèlant les abominations et la noirceur d'âme de certains, sans pour autant gommer leur humanité. Une Histoire que l’on croit loin derrière, mais qui se transmet, en silence, et poursuit son avance inéluctable, contaminant le présent de la génération suivante, celle d’André et de Flora.
On l’aura compris : il est presque impossible de raconter les intrigues qui s’entrecroisent, au risque de trop en dire et d'ainsi dévoiler des éléments et des enchaînements qui permettent au lecteur de reconstruire à loisir le puzzle foisonnant de vies abîmées et de s’investir dans un récit où tout fait sens peu à peu. Un récit dont la construction impeccable va de pair avec une langue minutieuse, à l’instar des romans précédents de l’auteur, qui transcrit finement les complexités émotionnelles et les paradoxes d’existences en mouvement, pour former un bel entrelacement narratif et humain, entre d'une part la joie et l’émoi que peut procurer un nouvel amour et d'autre part les terreurs inscrites dans l’esprit de ceux qui ont connu le pire, indélébiles.

 (B. Longre, juillet 2008)

http://www.arnauld-pontier.com/

http://www.actes-sud.fr/index.htm

La vie derrière soi.

apontier3.jpgLe fruit du silence d'Arnauld Pontier - Actes Sud, 2008

Au départ, l’histoire peut sembler simple : un ancien déporté, Gert, et son fils, André, séparés par la guerre ; entre eux, un seul homme qui puisse faire le lien, Jurij, opiomane, écrivain, qui a veillé de loin sur l’enfance d’André, lequel a grandi à l’Assistance publique.
Pourtant, hormis un pan de passé, André et Jurij n’ont pas grand-chose en commun quand, en cette année 1967, le premier, devenu jeune homme, retrouve celui qui pourrait faire figure de père et se met à l’écoute de sa désespérance, dont on ne sait exactement (du moins pas encore) ce qui a pu l’engendrer, à l’écoute de ses tentatives pour échapper à une réalité qui toujours le rattrape, comme le passé dont il ne parle jamais. À cette trame première, vient s’entrelacer une histoire d’amour teintée d’irréalité, quand André croise une jeune femme dans un bar : une figure fascinante, « trop parfaite pour lui », dont il se met à guetter les apparitions sans pouvoir l’approcher, comme « dépouillé » quand il voit d’autres hommes s’intéresser à elle. Toutefois, c’est elle, Flora, qui va permettre à André d’afficher une audace nouvelle, de se découvrir et de mettre des mots sur son identité, car il espère ne pas être seulement un orphelin sans racines, «embourbé dans cette béance de n’être personne et de devoir devenir quelqu’un. »

Le roman débute en 1967 mais c’est quatre années plus tôt, à Venise, que l’on fait la connaissance d’un homme « seul et désespéré » : Gert, ancien déporté, cheminot devenu vagabond depuis qu’il a décidé de partir à la recherche du fils à peine connu ; il a quelques pistes fragiles, dont le nom d’un médecin qui aurait soigné Jurij après la guerre — Jurij, celui qui avait accepté de sauver son fils né en camp de concentration. Jurij et Gert se connaissaient à peine mais chacun, à sa façon et pas forcément dans le même camp, a connu l’amour impossible, le chaos de la guerre et de l’après-guerre ; une période où Jurij est hospitalisé en compagnie d’autres survivants et qu’il tente de taire son passé et de dissimuler sa véritable identité, tout en essayant, déjà, de combattre ses démons intérieurs.

Traversant de bout en bout le récit, l’idée d’incommunicabilité entre les êtres revient sans cesse, comme inhérente à leur condition : « Tout vrai langage est incompréhensible » dit Jurij, qui opte pour l’écriture, car « écrire est ma langue maternelle », un acte qui permet de conjurer la mort mais qui peut néanmoins « vous replonger dans l’horreur, la souffrance, vous replonger dans le passé, vous tuer, même, parfois. » Alors, au langage, certains préfèrent parfois le silence : un silence salvateur, quand des vies sont en jeu, ou apaisant (comme celui qui unit André et Flora), mais qui porte aussi des fruits bien amers, quand il se fait non-dit, se substitue à la vérité et empêche d’avoir prise sur son propre destin.

Le fruit du silence est un roman poignant, dont le fatalisme ambiant lui confère des traits assurément tragiques : le dénouement a d'indéniables accents d’ironie dramatique, certains personnages demeurent ambivalents et parfois aveugles ; comme André, impuissant, qui ne sait rien, ne voit rien au-delà de son amour nouveau pour Flora, ne se doute de rien — ni du passé de Jurij, ni de celui de ses parents, ni de qui a pu être sa mère, surtout, ni du tour que l’Histoire se prépare à lui jouer. Car comme le sait Jurij quand il tente de fuir son passé : « La liberté qu’il avait prise en s’enfuyant n’existait pas, elle n’était qu’un leurre ; seul existait le destin. Tout est écrit. » Même si rien n’a été dit.
Quant à Gert, lui connaîtra la vérité, celle de Rachel, rencontrée à Bruges en 1964 ; ancienne déportée elle aussi, Rachel veut déciller Gert qu’elle n’a pas croisé par hasard, tandis que lui ne se doute de rien. Même si la candeur d’André (d’une certaine façon, il ressemble à son père Gert) fait frémir, c’est plutôt Jurij, pivot du récit, qui exerce une véritable fascination sur l’esprit du lecteur, au-delà des notions de bien et de mal, ou encore Rachel, pourtant d’une autre trempe que le précédent, possédant la sérénité de la victime déterminée à se venger, plus énigmatique aussi, et que l’on aurait presque aimé connaître davantage.

Comme dans Le Cimetière des anges, l’Histoire demeure inséparable de l’histoire singulière, et le sinistre tourbillon de la seconde guerre mondiale plane sans cesse sur chacune des histoires individuelles, révèlant les abominations et la noirceur d'âme de certains, sans pour autant gommer leur humanité. Une Histoire que l’on croit loin derrière, mais qui se transmet, en silence, et poursuit son avance inéluctable, contaminant le présent de la génération suivante, celle d’André et de Flora.
On l’aura compris : il est presque impossible de raconter les intrigues qui s’entrecroisent, au risque de trop en dire et d'ainsi dévoiler des éléments et des enchaînements qui permettent au lecteur de reconstruire à loisir le puzzle foisonnant de vies abîmées et de s’investir dans un récit où tout fait sens peu à peu. Un récit dont la construction impeccable va de pair avec une langue minutieuse, à l’instar des romans précédents de l’auteur, qui transcrit finement les complexités émotionnelles et les paradoxes d’existences en mouvement, pour former un bel entrelacement narratif et humain, entre d'une part la joie et l’émoi que peut procurer un nouvel amour et d'autre part les terreurs inscrites dans l’esprit de ceux qui ont connu le pire, indélébiles.

 (B. Longre, juillet 2008)

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2008.07.09

De l'athéisme

sadedieu.jpgDiscours contre Dieu, Sade, préface d'Aymeric Monville, Ed. Aden 2008

Cette compilation d’extraits de l’œuvre sadienne regroupe les textes athées de l’auteur, tirés des romans - en particulier de La Nouvelle Justine - où la « chimère d’un dieu », dont l’existence est impossible à prouver, revient sans cesse, comme l’un des fondamentaux de la pensée de l’auteur : une philosophie rationnelle (l’athéisme étant un « combat pour la rationalité », comme le rappelle le préfacier) et matérialiste (la nature étant « matière en action », Discours de Dolmancé, dans La Philosophie dans le boudoir) que Sade construit avec cohérence au fil de ses écrits argumentés, de réfutations en virulentes démonstrations qui n’ont rien perdu de leur impact, comme en témoigne cette exhortation à la raison : « Faibles et absurdes mortels qu’aveuglent l’erreur et le fanatisme, revenez des dangereuses illusions où vous plongent la superstition tonsurée, réfléchissez au puissant intérêt qu’elle a de vous offrir un Dieu, au crédit puissant que de tels mensonges lui donnent sur vos biens et vos esprits, et vous verrez que de tels fripons ne devaient annoncer qu’une chimère… » (Fantômes). B. Longre

Dans la même collection, vient de paraître Jean Meslier, curé et fondateur de l’athéisme révolutionnaire, Introduction au mesliérisme - extraits de son œuvre présentés par Serge Deruette.

On ira aussi lire L'athéisme expliqué aux croyants de Paul Desalmand (Le navire en pleine ville, collection Avis de tempête).

http://atheles.org/editeurs/aden/

2008.05.30

L'éternelle question...

... hautement existentielle de l'île déserte.

C'est ici.

2008.05.29

Genèse du personnage, entre histoire et fiction.

Tu signais Ernst K. de Françoise Houdart
Ed. Luce Wilquin

Que sont véritablement Juliette, Laura, Emma et (surtout) Ernst, quelques-uns des protagonistes de cet admirable récit romanesque ? Quel rôle ont-ils réellement joués dans les drames que dépeint, en les réinventant souvent, l’écriture riche et sonore, aux nombreuses embellies métaphoriques, de Françoise Houdart ? Des personnages de papier, c’est une certitude, mais leur statut n’en reste pas moins indéfini, car rarement on aura vu des créations littéraires prendre corps et se faire chair à ce point ; tout particulièrement Ernst K., jeune recrue de l’armée allemande qui logea chez l’habitant (en l’occurrence dans la maison de Juliette et de sa fille Laura) durant près de dix-huit mois, entre 1917 et 1918, comme tous ces soldats pour lesquels l’armée réquisitionnait des logements en Belgique occupée.

1871238979.jpgLa romancière avoue ses incertitudes dès le début, s’adressant au personnage éponyme, qui fut aussi un homme dont il ne reste que peu de traces : « A ce stade de ma recherche, j’ignore encore pourquoi je te poursuis ; pourquoi j’instruis ton procès d’existence en te supposant tel qu’il faudra que tu sois en mes hypothèses d’auteur et mes propres conviction. (…) Tu as laissé derrière toi un message crypté dont j’ai entrepris de pénétrer le mystère. » La fascination que la romancière éprouve, et réitère tout au long du roman, pour Ernst K., rappelle en partie une autre vaste entreprise littéraire entre imagination, réinvention et réalité historique – celle que Bernado Carvalho relate dans Neuf nuits. Les deux récits, de même que les deux hommes qui les ont inspirés (Ernst K. et Buell Quain, anthropologue américain), n'ont que très peu de choses en commun, hormis l’obsession qui s’est emparée de deux écrivains (l’une belge, l’autre argentin) et qui les a incités à composer des romans fiévreux, tenant autant de la fiction que de la quête personnelle. Tandis que Bernado Carvalho avait en main quelques photos, des lettres, des archives et des témoignages (incertains), Françoise Houdart, pour creuser le cas « Ernst K.» a dû se contenter d’un petit carnet de dessins et des souvenirs éparpillés d’une vielle dame – Laura, la petite qui avait huit ans en 1917, quand le jeune Allemand pénétra pour la première fois dans la maison de Juliette.

Indices ou mirages ? Peu d’éléments en tout cas pour mener l’enquête, à la fois dans la réalité historique de la première guerre mondiale (des événements à grande échelle) et dans une reconstruction semi imaginaire qui s’intéresse de tout près à l’humain et aux souffrances endurées individuellement en ces temps de tourmente – les pénuries, les arrestations, la tyrannie et l’arbitraire qu’un commandant fait régner dans le village (comme c’était la règle), la peur et le froid qui s’insinuent au plus profond des êtres. Il y a aussi Eduard, l’ami d’Ernst, qui écrit à sa femme Emma : « La guerre, elle pourrit l’âme en dedans. » ; Emma, la femme ennemie, que l’on apprend à connaître lors d’une permission accordée à Ernst, et qui subit des épreuves similaires à celles de Juliette, la logeuse belge d’Ernst – des destinées étrangères l’une à l’autre et pourtant parallèles, qui se rejoignent implicitement quand toutes deux perdent leur mari et qu’Ernst prend soin des deux femmes, avec discrétion et compassion.

On retient l’ardeur avec laquelle la romancière construit son enquête, retraçant les déplacements d’Ernst (probablement chauffeur du commandant) en s’appuyant sur les dessins du carnet – qui représentent des châteaux, des demeures anciennes ou des paysages des alentours – un travail topographique de taille, qui va de pair avec la documentation historique. Cette ardeur, on la retrouve dans la précision stylistique, qui ne souffre aucun défaut, et dans la volonté de la romancière de mettre en mots ses doutes – pour ensuite les chasser afin de poursuivre son œuvre de reconstruction fictive.

Il reste au lecteur de démêler les fils d’un récit hybride et palpitant, génériquement inclassable, entre Histoire, mémoire et imaginaire - l’histoire, principalement, de la micro guerre de Juliette et de son époux barbier, de l’« occupant » qui leur a été imposé jusque dans l'intimité de leur propre maison – ce jeune homme qui refuse pourtant d’être assimilé à l’armée allemande et à ses exactions. Tu signais Ernst K. est une œuvre imposante qui s’attache, paradoxalement, au quotidien d’un petit nombre de gens ordinaires – une vieille femme qui meurt d’épuisement, un vicaire résistant, agent secret, un barbier maladroit, des enfants qui travaillent sans relâche pour faciliter le quotidien de leurs parents, une cuisinière généreuse, quelques notables pris au piège de l’occupation ennemie, des délateurs (encouragés par les occupants) et des foyers détruits par les déportations de travailleurs vers les mines ; et aussi un soldat « à la périphérie de l’horreur », que ses supérieurs n’ont pas encore envoyé au front, et une romancière fascinée, qui crée ce personnage pivot et fuyant tout à la fois, qu’elle utilise pour explorer le processus créatif tout en prenant conscience de l’emprise qu’il a sur elle, et de ses difficultés à le maintenir dans un cadre fixe et programmé : « Ainsi es-tu devenu un être doué d’existence. J’écris ces mots (…) et ceci me paraît pléonastique. Existeraient-ils des êtres qui ne possèdent pas le don d’exister ? Mais à la réflexion, es-tu un « être », toi ? (…) De toi, Ernst, j’ai la profonde certitude que cette potentialité d’exister hors de ton contexte romanesque émane de ta seule volonté. (…) Tu n’étais qu’un nom écrit au crayon sur la première page d’un carnet de dessins (…) Je l’ai lu, je l’ai dit, et tu es devenu quelqu’un. »
(B. Longre)

http://www.wilquin.com/

2008.05.07

Condamnés au Paradis

Au plus loin du tropique de Jean-Marie Dallet - Editions du Sonneur

Condamnés au Paradis

« Quand vous serez tous morts petits Blancs qui sentez le cadavre de vos possessions, l'île entière m'appartiendront, et le dernier d’entre vous je l’envelopperai dans le drap cloué au-dessus de mon comptoir, ce drap sur lequel j’ai peint "Rôtissez tous au fond de l’enfer" avec mes caractères hakka bien plus beaux que vos lettres en chiures de mouche, puis j’irai brûler le tout au fond de mon jardin – à cette pensée Ah You éclate d’un rire qui découvre trois chicots, multiplie les rides de son visage gris jaune alors que la lumière de l’aube filtre à travers les auvents entrouverts, il est là debout au milieu de son échoppe… »

 

677775199.jpgParataito, « Paradis » en maori, un atoll perdu (« plat, petit et tout en rond (…) à peine un point noir entre Tuamotu et Gambier »), colonie pénitentiaire oubliée de tous, abrite encore une drôle de troupe qui tient à peine sur pied : cinq vieillards condamnés à l’exil, aussi disparates les uns des autres que leurs crimes respectifs – Ma Pouta, la vieille maquerelle, Trinité, le métis unijambiste, Pétino, le vieux militaire pétainiste, Corentin, le prêtre concupiscent, et Ah You, le Chinois qui tient boutique et qui n’attend que la disparition des quatre autres pour devenir le souverain des lieux… Il faut dire qu’au fil des années, ils ont déjà vu nombre des leurs s’éteindre et, survivants d’une longue liste de bagnards ayant échappés à la guillotine, ils s’accrochent tant bien que mal à ce qui leur reste de vie, au quotidien qui s’étire sans fin et aux quelques bribes de souvenirs à travers lesquels ils se définissent et se complaisent à revivre ce que le temps a définitivement effacé.

En ce 1er janvier, tandis qu’ils attendent la goélette pénitentiaire qui les ravitaille deux fois l’an, ils s’apprêtent à se rendre à l’office religieux que Corentin s’obstine à célébrer, bien que ses compagnons ne manquent jamais de s’endormir avant la fin de son sermon, et que ces derniers connaissent d’avance les élucubrations que va leur servir le vieux pervers… quand un cyclone frappe l’île et ses alentours, provoquant deux événements qui vont temporairement bouleverser l’ordonnancement (certes déjà un peu bancal) du quotidien de ces prisonniers sans geôliers : la mort de l’un d’entre eux et l’arrivée de Kerlan, jeune naufragé semi amnésique échoué sur la plage, qui bien vite devient le protégé des quatre vieillards restants – ils entreprennent de le sauver in extremis des bernard-l'hermite, de panser ses plaies, de le soigner, de le nourrir, de le bichonner, bref, de l’accueillir dans leur univers déglingué et lui confier quelques-uns de leurs souvenirs.

Dès les premières lignes, cette étonnante robinsonnade séduit le lecteur, qui se perd et se retrouve dans les monologues fluides et truculents de chacun des personnages, le narrateur intervenant régulièrement pour remettre un peu d’ordre dans le récit (l’absence de délimitation entre le « je » et le « il » impersonnel ne perturbe pas longtemps) ; les soliloques (ou dialogues avec ce qu'ils furent et ne sont plus) sont composés de lambeaux de mémoire, de plongées nostalgiques dans leurs passés respectifs (rarement idylliques, mais qu’ils ont néanmoins pris l’habitude de magnifier) : un épanchement de rancoeurs accumulées pour certains, une litanie des regrets pour d'autres, un éternel ressassement qui se traduit dans l’écriture elle-même, syntaxiquement décalée, à l’image des pensées qui se chevauchent dans l’esprit des narrateurs qui prennent la parole en alternance. L’auteur fait entendre la voix de rebuts, mis au banc d’une société rigoriste, des naufragés involontaires de l’existence dont l’humanité n’est toutefois pas à démontrer et dont le véritable Eden se trouve ailleurs que sur cet atoll, coin de paradis qu’ils maudissent (« enfer posé sur les flots », « atoll de désolation »). Des personnages qui forment un microcosme signifiant, reflet de la société qui les a rejetés mais à laquelle ils restent attachés, coûte que coûte, en reproduisant sur leur bout de terre un semblant d’organisation sociale ; soulignons cependant que ces figures certes emblématiques (le prêtre, le militaire, la putain, le commerçant et l’esclave) ne sont jamais monolithiques ou fonctionnelles, en dépit de la théâtralité qui émane de l’ensemble, mais restent très attachants malgré leurs tares ou leurs défaillances.

Ce qui ressort de ces portraits nous concerne tous : donner un sens à une existence dérisoire (et parfois à un passé qui ne l’est pas moins), trouver une logique au chaos de la vie, dépasser l’horizon unique auquel chacun de nous a pu s’accoutumer… Qu’espèrent encore Ma Pouta, Trinité, Pétino, Corentin et Ah You ? Une rédemption possible pour les crimes commis (ou dont ils ont été injustement accusés) ? Un pardon ? Pas vraiment. Une délivrance, peut-être ? Un départ de l’atoll ? Un retour, en tout cas, à la « civilisation » qui les a abandonnés. En revanche, le naufragé Kerlan semble en quête de tout autre chose – d’une libération, mais qui se traduirait d’une autre manière, tant il aspire à la solitude que l’île, loin d’être déserte, ne pourra lui offrir qu’une fois les autres partis ou morts.

Sur le mode de la robinsonnade (du naufrage à la délivrance – qui ne revêtent pas le même sens pour tous), Jean-Marie Dallet tisse un roman jubilatoire, où le huis clos n’a rien d’étouffant, où règne une atmosphère au contraire souvent joyeuse et cocasse – un récit hors normes, entre réalisme cru et allégorie poétique, qui s’achève sur une touche de sérénité, une échappatoire à l’enfer du monde et de la civilisation. Une oeuvre brève, dense, polyphonique et savoureuse, à laquelle on se hâtera d'aller goûter.

(B. Longre, mai 2008)

http://www.editionsdusonneur.com/

Depuis Les Antipodes, édité au Seuil en 1968 et préfacé par Marguerite Duras, Jean-Marie Dallet a écrit une quinzaine de romans, dont Dieudonné Soleil, qui obtint la Bourse Goncourt du récit historique. Il a toujours « navigué » entre la Méditerranée, le Pacifique Sud et Paris. Encre de guerre est son deuxième roman publié aux Éditions du Sonneur.

2008.04.03

Un prix pour Indridason

1752539332.jpgLe 6e prix du Polar européen du Point a été décerné à Arnaldur Indridason pour son roman L'Homme du lac, paru chez Métailié. Il a été remis le 27 mars dernier, lors de l''inauguration du 4e festival Quais du polar de Lyon.

Je n'ai pas lu ce dernier (pourquoi ? par manque de temps, tout simplement...) mais avais aimé La Cité des jarres et La Femme en vert, publiés chez le même éditeur.

La Cité des Jarres d'Arnaldur Indridason - traduit de l’islandais par Eric Boury - Métailié, 2006 (Points Seuil 2006)

Une grande famille...

Le monde littéraire islandais reconnaît en Arnaldur Indridason un excellent auteur de romans noirs. La Cité des Jarres se présente comme une enquête palpitante, rondement menée par l’inspecteur Erlendur – en réalité pas aussi désordonné ou antipathique qu’il n’y paraît, peut-être un peu enclin à régulièrement s’endormir tout habillé et à ne pas se soucier de sa tenue débraillée ; mais Erlendur est un investigateur efficace et cela se sait à Reykjavik. L’atmosphère pluvieuse et franchement hostile, ses difficultés familiales (les visites impromptues de sa fille Eva Lind, droguée notoire) ne l’empêchent cependant pas de rebondir avec détermination à chaque nouvelle étape de son enquête, qui le mène dans le passé douteux d’un dénommé Holberg, un vieil homme que l’on vient de retrouver mort dans un appartement humide ; un meurtre « typiquement islandais » d’après Sigurdur Oli, collègue d’Erlendur, « un truc dégoûtant, gratuit »… jusqu’à ce que l’inspecteur retrouve, caché au fond d’un tiroir, une énigmatique photographie en noir et blanc, représentant la tombe d’une fillette morte à quatre ans. Et tandis que ses équipiers voudraient simplifier cette affaire, lui s’obstine et persévère, convaincu que c’est en fouillant dans le passé que l’on élucidera les troubles du présent.

Trente ans plus tôt, Holberg aurait été accusé de viol, puis innocenté, un fait essentiel que lui apprend Marion Briem, une collègue maintenant à la retraite… La reconstitution du passé n’est pas de tout repos, mais Erlendur ne cède devant aucune difficulté, quitte à croiser en chemin nombre d’individus peu reluisants et à bouleverser pas mal de vies, dont la sienne : « Erlendur avait lu un jour que le passé était une terre étrangère et il l’avait bien compris. (…) Cependant, il n’était pas prêt à faire table rase du passé. » Les doutes qui peuvent l’abattre font rarement surface, excepté lorsqu’il se confie à Eva Lind, sa fille qui semble peu à peu se rapprocher de lui : « Voilà le genre d’enquête que c’est. Elle est semblable à un esprit malfaisant qui aurait été libéré. (…) Rien d’autre qu’un foutu marécage. »

415935132.jpgLe récit connaît peu de pauses et l’enchaînement narratif, singulièrement alerte (rien à voir avec les polars lancinants et malhabiles du romancier suédois Henning Mankell), fait intervenir une pléthore de protagonistes, brossant dans le même temps une intéressante fresque de la population islandaise, toutes classes sociales confondues. L’enquête demeure approfondie et vraisemblable du début à la fin et explore en particulier les relations entre parents et enfants (un thème annoncé par les tensions qui président à la relation entre Erlendur et sa fille), les thèmes croisés de la filiation, de la déstructuration familiale et de la recherche génétique — on se souvient peut-être que le pays fait fonction de grand laboratoire dans ce domaine, depuis l’implantation, dans les années 1990, de la société islando-américaine DeCode Genetics, chargée de recenser, rassembler et analyser les données génétiques et généalogiques de tous les Islandais, une population (moins de trois cent mille habitants, il faut le souligner) idéalement homogène depuis la colonisation de l’île, au XIe siècle ; une expérience scientifique qui a suscité bien des controverses depuis que le gouvernement islandais a donné son autorisation en 1998, ce qui n’empêche pas certains habitants d’être en totale opposition…

L’auteur ne donne pas ici un point de vue personnel explicite sur cette expérimentation à grande échelle – mais expose indirectement ses dangers potentiels mais aussi ses bénéfices, en faisant dire à Erlendur, qui s’adresse à l’une des responsables du « centre d’étude du génome» (ainsi rebaptisé dans le roman…) : « Vous êtes les dépositaires de tous ces secrets-là. Les vieux secrets de famille. Les tragédies, les deuils et les morts, tout cela parfaitement classé dans les ordinateurs. Des histoires familiales et individuelles. (…) Vous conservez tous ces secrets et pouvez les ressortir à volonté. »… © B. Longre

Lire l'article de Pascale Arguedas

2008.04.02

Hommage

Lire Olympe de Gouges, dans le texte et telle qu'Elsa Solal l'a imaginée.

 

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, d'Olympe de Gouges - Mille et une nuits

Révolution, émancipation, modération.

"Homme, es-tu capable d'être juste ? C'est une femme qui t'en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? qui t'a donné le souverain empire d'opprimer mon sexe ? ta force ? tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l'oses, l'exemple de cet empire tyrannique."

423244907.jpgIl y a plus de deux siècles, le 3 novembre 1793 exactement, Olympe de Gouges, née Marie Gouze, fut guillotinée : condamnée par le tribunal révolutionnaire pour avoir osé écrire, dans un dernier pamphlet, que chaque département devait pouvoir choisir sa forme de gouvernement (s'opposant ainsi à l'indivisibilité de la République) et pour avoir maintes fois critiqué l'extrémisme des révolutionnaires. Ce ne fut pas le moindre des écrits de cette femme de lettres et de cette âme résolument indépendante, en avance sur son temps. Coqueluche des salons à la mode et cercles littéraires, dramaturge engagée (on lui doit même une suite du Mariage de Figaro, Le mariage inattendu de Chérubin, 1786), elle est une figure de proue du combat pour l'émancipation des femmes et n'aura de cesse que de défendre l'égalité des sexes.

Ce combat perpétuel l'amène à rédiger un texte majeur, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. "Elle fait alors de l'écriture un véritable acte politique afin de prouver que les femmes peuvent être utiles hors de la sphère domestique, contrairement à la pensée du "fonctionnalisme sexuel" qui ne définissait la femme que par sa fonction biologique et lui refusait une raison abstraite indispensable aux activités de l'esprit", écrit Emanuèle Gaulier dans l'excellente postface de cet ouvrage. La mise en oeuvre de la Déclaration des droits de l'homme de 1789 déçoit Olympe de Gouges, car en dépit de son caractère "universel", la question du vote des femmes et de leur libération n'est pas à l'ordre du jour : elle répond avec ce texte, calqué sur la première "déclaration" ; chaque article y est féminisé et énonce les droits naturels et raisonnables des femmes ; les femmes ont "le droit de monter sur l'échafaud", elles sont donc en droit de voter, d'être des citoyennes à part entière et de ne plus subir le joug d'un père ou d'un mari.
Directement inspirée par la philosophie des Lumières, cette féministe de la première heure se bat sur tous les fronts, avec bon sens et modération : elle dénonce l'esclavage, milite en faveur de la création d'un théâtre national pour les auteures, défend le droit au divorce et les droits des filles mères ou des prostituées. En 1791, elle propose un nouveau contrat social (Contrat social de l'homme et de la femme, publié dans cet ouvrage) dans lequel elle demandait déjà que les enfants puissent porter le nom de leur père ou de leur mère (en France, cette loi est entrée en vigueur au 1er septembre... 2003 !). "A la lecture de ce bizarre écrit, je vois s'élever contre moi les tartufes, les bégueules, le clergé et toute la séquelle infernale", prévoit-elle... Elle y prône aussi une "chaîne d'union fraternelle" entre femmes, qu'elles soient "femmes publiques" ou "femmes de la société".

La lecture de ce petit ouvrage courageux, qui n'a rien perdu de son bon sens et de sa valeur humaniste, donne à méditer, et l'on étudiera avec attention les articles VI ("toutes les Citoyennes et tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents.") et XIII ("Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, les contributions de la femme et de l'homme sont égales ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l'industrie.") : on est en effet en droit de se demander si les avancées dans ce domaine ne pourraient pas encore être améliorées, pour le bien-être social de toutes et de tous...  © Blandine Longre

 

Olympe de Gouges, une pièce d'Elsa Solal - Lansman Editeur

La subversion faite femme

« La diversité doit être le fondement du droit naturel universel. »

607095536.jpgOn parle beaucoup de Marie-Antoinette (en témoigne la fascination qu’elle exerce sur nombre d’artistes), mais relativement moins d’une autre guillotinée, elle aussi victime d’une révolution à laquelle elle avait pourtant activement participée ; elle mérite malgré tout davantage de célébrité que l’épouse de Louis XVI (qui elle s’est contentée d’être reine) – ne serait-ce que pour son humanisme universaliste. Porteuse d’un vrai message, Olympe de Gouges, plus révolutionnaire que ses bourreaux prétendaient l’être, fait figure d’avant-gardiste dans la défense des droits humains – ceux des femmes, des plus démunis, des esclaves… – en prônant un égalitarisme global qui lui valut sa tragique fin. La courte pièce d’Elsa Solal est une parfaite illustration de tout ce que fut cette militante emportée, insolente, opposée au fanatisme de Robespierre, toujours agissante et lucide ; « Je sais qui je suis », écrit-elle à son ami Louis-Sébastien Mercier depuis sa cellule de la Conciergerie, tandis qu’elle attend une parodie de procès.
En seulement cinq tableaux percutants, l’auteure brosse le portrait fidèle et saisissant d’une femme que rien n’a pu arrêter – pas même les appels à la prudence de Mercier alors que la Terreur bat son plein. Mercier a beau la supplier de se retirer de la vie parisienne, de faire profil bas et de renoncer à publier son dernier texte, Les Trois Urnes ou le salut de la patrie (qui remettait en cause l’indivisibilité du gouvernement), elle s’obstine, tout en ayant conscience « qu’on n'est pas maître de son sort ». La pièce est conçue comme un pamphlet (en abordant tous les chevaux de bataille de l’auteure de La Déclaration des droits de la femme), mais aussi comme une tragédie, selon le principe que nul ne peut échapper à son destin.
Ce texte (déjà été mis plusieurs fois en espace) a le mérite de brosser le portrait d’un personnage à part entière, singulier et attachant jusque dans ses discours politiques, tout en mettant en relief sa fonction d’iconoclaste éclairée dans laquelle s’incarne l’émancipation féminine des siècles à venir. © Blandine Longre

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Elsa Solal

http://olympedegouges.wordpress.com/

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