Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Thrillers & Cie

    ruines.jpgLes Ruines de Scott Smith
    traduit de l’anglais par A. Regnauld, M. Laffon, 2007 / Le Livre de Poche, 2008

    Six jeunes vacanciers au Mexique, un septième parti sur un site de fouilles archéologiques en pleine jungle, des Indiens peu hospitaliers et une colline couverte d’une végétation luxuriante, parsemée de belles fleurs rouges. Tout est posé pour que démarre un huis clos se déroulant sur quelques jours, fable tragique et morbide, susceptible de générer nombre d’angoisses (mais dont on taira la source…), certes éprouvante pour les nerfs du lecteur, mais terriblement efficace. La mort plane, tandis que les tensions montent entre les personnages, pour certains ambivalents à souhait, que les carapaces se désagrègent, que les liens fragiles qui peuvent s’instaurer entre les êtres se défont peu à peu. On admire l’ironie dramatique dont use habilement l’auteur, qui décline presque cliniquement toute une gamme de réactions et de sentiments exacerbés par la situation (du désespoir à la résignation, de la lâcheté à la vaillance…), mais aborde aussi la question de la responsabilité individuelle, celles de l’ubris (comme dans toute bonne tragédie qui se respecte) et du mal, qui réside en chacun de nous, prompt à se réveiller au moindre stimulus. Et l’on y croit, car malgré le fantastique qui s’installe insidieusement, le réalisme implacable de l’ensemble détermine la lecture. Un suspense de qualité, ingénieusement bâti. (B. Longre)

    Le site officiel http://www.randomhouse.com/kvpa/ruins/

    Le film de Carter Smith, inspiré du roman, est sorti le 11 juin en salles. Pour ma part, je m'abstiendrai, le roman se suffisant à lui-même (et puis, je l'avoue, je crains d'être terrifiée de bout en bout...) mais les critiques ne sont pas négatives, hormis celle de Télérama ("un jeu de massacre assez typique du film d'horreur à l'américaine, avec gentils étudiants se faisant dézinguer un par un."). Lire entre autres ce qu'en pense Jean-François Rauger dans Le Monde, qui dévoile cependant de nombreux éléments de l'intrigue ("Dans le paysage actuel du cinéma d'horreur hollywoodien, catégorie inépuisable du divertissement du samedi soir mais aussi, parfois, laboratoire idéal pour diverses expériences cinématographiques qui ne disent pas leur nom, Les Ruines, de Carter Smith, ferait plutôt bonne figure. ")

    tanaf.jpgJe recommande aussi La mort dans les bois (traduit de l'anglais par François Thibaux, M. Lafon, 2008) de Tana French, auteure irlandaise (à ne pas confondre avec le couple d'auteurs Nicci French), un thriller psychologique et d'atmosphère très différent du précédent, qui mêle subtilement deux époques et deux affaires policières qui se recoupent peu à peu, en particulier dans l'esprit tourmenté de l'inspecteur de police chargé de l'enquête - suite au meurtre d'une fillette ; un narrateur peu fiable (lui-même le confesse), obsédé par un traumatisme subi dans l'enfance et dont il ne s'est jamais remis.

    http://www.tanafrench.com/

     

    Quelques thrillers (mot passe-partout bien commode...) que j'aimerais lire et que j'ai mis de côté.

    Out de Natsuo Kirino, traduit du japonais par Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (Points Thriller)

    Un mensonge presque parfait de Howard Roughan, traduit de l'anglais par Elisabeth Peellaert (10-18) - j'avais lu Infidèle, du même, et l'avais trouvé plutôt bien ficelé, à la manière d'un des premiers Douglas Kennedy (parce que les derniers... bref.)

    Bad Monkeys de Matt Ruff, traduit de l'anglais par Laurence Viallet (10-18, 2008), un univers qui, d'après la critique, se rapprocherait de celui d'un P. K. Dick, "une joie cérébrale" selon Publishers Weekly.

    Le cueilleur de fraises de Monika Feth, traduit de l'allemand par Sabine Wyckaert-Fetick (Hachette, Black moon 2008), dont on me dit le plus grand bien.

     

    Lien permanent Catégories : Critiques, Littérature étrangère 0 commentaire 0 commentaire
  • Charlie ou le jugement suspendu

    Je découvre une excellente analyse de Pas Raccord de S. Chbosky sur le blog de Joannic Arnoi. Un point de vue particulièrement intéressant, car Joannic avait lu The Perks of being a Wallflower dans sa version originale bien avant (quelques années ?) que le livre paraisse en français et même s'il ne propose pas d'étude comparative des deux versions, il a pu se faire une idée précise du roman sur le long terme.

    Un passage qui me semble très juste et bien observé (même si tout l'est dans l'ensemble !) : "Pas raccord n’est en aucun cas une succession de tableaux statiques : divers plans narratifs coulissent tout au long du récit (...), avec nombre de rebondissements et, aussi, de ressauts prévisibles. Pour autant, on est aux antipodes d’une histoire scénarisée sur le mode du feuilleton. On n’est pas chez Armistead Maupin ou Mark Haddon. La matière du narrateur est faite d’événements ordinaires, qu’il raconte de manière étrangement dense. Toutes proportions gardées, la texture du livre me rappelle les analyses de Nabokov sur Anna Karénine : « Les lecteurs appellent Tolstoï un géant de la littérature […] parce qu’il est toujours exactement de notre taille, qu’il marche exactement à notre pas, au lieu de passer loin de nous comme le font d’autres auteurs » (Littératures 2, p. 221). Il me semble que ce qui fait le charme de Pas raccord est un peu de cet ordre."

    à lire dans son intégralité
    http://joannic-arnoi.over-blog.fr/article-20560231.html

    A noter que Joannic chronique de nombreux ouvrages - pour certains traitant de thématiques homosexuelles, mais pas que. J'en parlais ici.

    Lien permanent Catégories : Littérature étrangère, Sur le Web, Traductions & publications 0 commentaire 0 commentaire
  • De la critique - entre censure et ouverture, entre fiction et réalité...

    adole3.jpg

    Le n° 50 du magazine Citrouille, qui paraît le 20 juin, propose un dossier portant sur le roman pour ados. A l'occasion de l'anniversaire de la revue, la rédaction met ce dossier en ligne, et invite à participer à un forum.

    J'ai lu attentivement l'article de José Lartet-Geffard (qui parle de subterfuge et d’hypocrisie parce que la loi obsolète de 49 n’est pas mentionnée dans les ouvrages de la collection Exprim – c’est assez édifiant…) et celui d'Ariane Tapinos portant sur le roman d'Antoine Dole, Je reviens de mourir (la libraire l'accuse - on ne sait plus s'il est question du roman ou de l'auteur... -  de misogynie et d’« étalage malsain et largement fantasmagorique »).

    Cet article, en particulier, m’inspire plusieurs remarques. Chacun est en droit de ne pas aimer un roman. Mais faut-il dans ce cas adopter des points de vue et des critères aussi réducteurs pour en parler ? Pourrait-on aussi se pencher sur la langue, l'écriture, l'architecture narrative ? Et pas seulement sur les "messages", ou les "thématiques" ? Ou sur le caractère (soi-disant) transgressif (voire "pornographique" - dès qu'il est question de sexualité décrite crûment) de l'ouvrage ? Certes, les prescriptrices citées ci-dessus sont dans leur rôle : déconseiller un roman qui, potentiellement, sera lu par des "adolescents" (13, 15, 17 ans ???) et qui représenterait un "danger" pour ces derniers (c'est du moins ainsi que je comprends et interprète les articles lus).

    On peut aussi se demander si les auteures de ces papiers ne confondent pas (et ce ne serait pas nouveau…) réalité et fiction... Une narratrice se suicide ? Quelle noirceur ! Cela pourrait désespérer les "jeunes" lecteurs... Une autre se prostitue ou se fait violer ? Et si cela donnait des idées à quelques adolescents désoeuvrés ? Pour ma part, je me refuse à critiquer un livre (jeunesse ou non) dans des termes purement utilitaristes ou éducatifs (je renvoie encore une fois à cet article et aux commentaires pleins de bon sens de Jean-paul Nozière)

     

    La fiction appartient forcément au domaine de l'imaginaire et ne saurait se confondre avec le réel ; nul n’a jamais été capable de prouver si un roman était susceptible de mener au meurtre, au suicide, à la prise de drogues, bref à des « conduites à risque » (qui existent aussi chez les ados qui ne sont pas lecteurs… !). On pourrait, si on allait dans ce sens « éducatif », poser les termes inverses, comme le fait judicieusement Caroline Scandale (prescriptrice à ses heures !) : « Vous craignez donc que nos lecteur-trice-s adolescent-e-s se prostituent ou se suicident (ou pire les 2) après la lecture de ce roman? Et si au contraire, en s'identifiant à l'héroïne, ils ressentaient une forte envie de vivre et relativisaient leurs problèmes au regard de sa terrible souffrance ? Laissons les adolescents libres de lire des romans qui parlent de sexualité transgressive, vous les prenez donc pour des enfants de chœurs ?! »

    Des jeunes filles subissent des humiliations ? Elles sont avant tout des personnages... de papier et de mots. La littérature EST fantasme (ou fantasmagorie, si l’on veut) et ses liens avec la réalité sont plus ou moins ténus. Un roman peut mettre mal à l’aise quand il s’empare, comme ici, de personnages égarés, en souffrance et en violence. Un roman peut parfois être un exutoire pour un auteur, mais les amalgames entre un auteur et ses écrits me semblent très imprudent d’un point de vue strictement littéraire. Quand Ariane Tapinos écrit : " Antoine Dole est un homme qui écrit : une fille violentée est une femme dépravée. Une prostituée doit bien, quelque part, prendre son pied. Prétend-il dénoncer, qu'il exhibe et se complaît. Cette violence exhibée est le reflet de la domination - ici, même pas stylisée, mais bêtement hyper violente - des hommes sur les femmes." (on se demande ce qu'elle entend par "stylisée" ?) elle confond assurément fiction et réalité, tout comme elle confond l'auteur en tant qu'individu et ses écrits, en lui faisant dire ce qu’il n’a nullement dit, mais en interprétant une œuvre fictive de façon subjective, à l'aune du réel. Et si Antoine Dole avait été une femme ? Les accusations auraient-elle été les mêmes ? Ou bien aurait-on alors accusé une femme d'avoir intégré des valeurs misogynes et de les véhiculer ?

    Je peux concevoir que ce roman puisse choquer, interpeller, mais la lecture que j'en fais est tout autre. L'auteur n'entend rien dénoncer (est-ce là son tort ?), hormis, peut-être, le formatage social qui incite les jeunes filles à croire au prince charmant, et il ne fait certainement pas l'apologie de la prostitution, de la violence masculine ou de la soumission féminine... Il se contente de dire l'indicible, de raconter l'horreur au quotidien, la désespérance et la souffrance et les tentatives pour survivre malgré tout. Rien de complaisant dans ce récit des sentiments extrêmes et ambivalents. Rien de gratuit dans la langue violente et poétique. Surtout, ce n'est plus un homme ou une femme qui met tout cela en mots, mais seulement un auteur ; et justement, la question des genres est bel et bien brouillée dans Je reviens de mourir (et c’est tant mieux) car en le lisant, j'ai souvent eu l'impression, presque inconsciemment, qu'une femme aurait pu l'écrire, tant certains passages pénètrent avec habileté les pensées et les émotions de personnages féminins. Et quand on sait que l’auteur lui-même recherche « une certaine universalité des émotions, au-delà des questions de genre et de sexe » car « on est tous égaux face à la perte de l’autre, l’absence de l’autre, le besoin de l’autre… », les accusations de misogynie frisent le contresens.

    kathyacker3.jpgL’amalgame entre réalité et fiction me rappelle entre autres le rapport demandant l'interdiction de Sang et Stupre au lycée de Kathy Acker, en Allemagne (1986) ; le censeur s’expliquait ainsi : « il est partiellement très difficile voire complètement impossible au lecteur de comprendre s'il se trouve face à l'imagination du personnage principal ou de vrais événements."... ce qui fera dire à l’auteure : "le pauvre gars qui s'y est collé n'y comprenait rien. (...) ils ont cru que c'était vrai." !

    Un libraire est en droit de ne pas vouloir conseiller un ouvrage, en revanche, qu’il refuse de le vendre ou de le commander… on appelle cela de la censure, me semble-t-il… « Si Comptines était une librairie générale, on n'y proposerait pas plus ce livre, ramassis de clichés misogynes. » ajoute Ariane Tapinos. Dans ce cas, il leur faudrait ôter de nombreux livres de leurs rayons… de Sade (dont on sait qu’il n’a pas vécu le quart de ce qu’il imaginait dans ses écrits…) à Baudelaire, sans oublier Montherlant, cet affreux bonhomme (dont Les Jeunes filles m’ont pourtant accompagnée à l’adolescence, sans que je devienne pour autant cynique et misogyne), sans parler de tous les ouvrages douteux (érotiques) qui pourraient choquer les bonnes âmes.

    Je préfère de loin l’ouverture d’esprit de Madeline Roth qui, dans un autre article du même numéro de Citrouille, écrit : « Moi, et tant pis si certains ne sont pas d’accord, ou tant mieux, je ne crois pas au danger d’un livre "qui ne serait pas pour adolescents". Je crois aux dangers des silences. Et juger qu’un livre n’est pas pour quelqu’un, c’est une décision personnelle et subjective."

    http://www.sitartmag.com/adole.htm

    Lien permanent Catégories : Critiques 52 commentaires 52 commentaires