2009.07.04
Questionnaire de l'étrange
Eric Poindron, dont on recommande vivement le blog, a questionné de manière bien étrange Anne-Sylvie Homassel, traductrice et auteure – on lira entre autres Lamont, recueil de nouvelles délicatement illustré par Stepan Ueding, paru récemment aux éditions du Visage vert, des fictions parfaitement opaques et inquiétantes, pourtant composées dans une langue limpide, précisionniste, peuplée de terreurs qui prennent des formes imprévisibles ; de même, on pourra découvrir la nouvelle Fox into Lady, parue dans le dernier numéro du Zaporogue (téléchargeable gratuitement, est-il besoin de le rappeler ?) en compagnie d'illustrations de Marc Brunier Mestas dont il faut visiter le blog.
Pour connaître le travail d'Anne-Sylvie Homassel dans le détail, une visite de son netvibes s'impose, de même que celle du blog du Visage Vert, revue littéraire publiée par les éditions Zulma et dont le dernier numéro comporte entre autres un bien beau dossier sur la sorcellerie concocté par Michel Meurger et la petite équipe dirigée par Xavier Legrand-Ferronnière, secondé par A-S. Hommassel et la traductrice Elisabeth Willemz.
Rappelons aussi que Le Visage Vert est aussi une structure éditoriale (à ce propos, lire ce billet sur la petite édition, très justement intitulé Les nains aussi...) dont les publications peuvent être commandées en ligne.
Le Visage vert est de nouveau l’invité de Bulles Noires / Bulles de rêve, samedi 4 juillet, à Radio Libertaire.
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2009.06.24
Who the fuck
Découvrez PJ Harvey!
Afin d'éventuellement accompagner le texte qui figure dans la revue Zaporogue 6.
15:59 Publié dans Amis, Littérature francophone, Musique, Nouvelles, Revues, Sur le Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pj harvey, zaporogue, who the fuck, écriture, littérature, fiction
2009.06.22
LE ZAPOROGUE #6
Le numéro 6 de la revue le Zaporogue, dirigée par l'irremplaçable Sébastien Doubinsky, est arrivé.
On peut commander l'ouvrage en ligne ou le télécharger gratuitement.
Au sommaire, poésie, nouvelles, illustrations, créations, etc.
JERRY WILSON – THIBAULT DE VIVIES – ANDRÉ ROBÈR – CATHY YTAK – TABISH KHAIR – MÉTIE NAVAJO – DÉBORAH REVERDY VS ENTORTILLÉE – STEPAN UEDING – LIONEL OSZTEAN – LUC BARANGER – DANIEL LABEDAN – JEFF SYLVA – ALEX SCHREIBER – JONAS LAUTROP – JEAN-FRANÇOIS MARIOTTI – ANNE-SYLVIE SALZMAN – MARC BRUNIER MESTAS – JOHANNES HØIE –YANNIS LIVADAS – BLANDINE LONGRE – ERIC BEAUNIE – CELINA OSUNA – FRANÇOIS BONNEAU – SOFIUL AZAM – MYRIAM GALLOT – OLE WESENBERG NIELSEN – CHRIS ROBERTS – OLGA ZERI.
http://lezaporogue.hautetfort.com/archive/2009/06/22/le-z...
Le Visage Vert en cause ici http://www.zulma.fr/visagevert/?p=170
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2009.03.20
Blogs - littérature & écriture
http://jeanlucdasciano.jeblog.fr
Jean-Luc d'Asciano, auteur, éditeur à L'œil d'Or, propose un blog d'écriture à l'occasion d'une résidence en Île-de-France jusqu'en juin 2009.
http://www.lekti-ecriture.com/blogs/nouvelles
La nouvelle est ici à l'honneur - chroniques, annonces, etc. en lien avec la Revue Brèves de l'Atelier du Gué qui n'est plus à présenter, et dont le dernier numéro (le 87e) est consacré à la nouvelle espagnole. Dernières parutions de l'Atelier du Gué, Un dimanche au bord de l'autre, de Françoise Guérin (2009) et Nouveau Catéchisme pour Indiens insoumis de Carlos Monsivàis (2009)
09:40 Publié dans Littérature francophone, Nouvelles, Sur le Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : blogs, écriture, littérature, nouvelles
2009.01.05
Harfang, revue de nouvelles
Après un numéro centré sur Pierre Bordage, la revue Harfang, née en 1991 et dirigée par Joël Glaziou, poursuit sa route avec un numéro 33 paru en octobre dernier, consacré aux « prix de la nouvelle ». On y trouvera plusieurs textes, dont une énigmatique nouvelle de Marc Bernard (Quién sabe… ?), lauréat du prix de la nouvelle d’Angers 2008 (organisée par Harfang et l’association Nouvelles R) et une autre intitulée Contes d’auteur, signée Alain Kewes, qui relate une découverte littéraire de taille (doublée d’une aventure éditoriale fort ironique). On lira aussi des entretiens stimulants, dont l’un avec le même Alain Kewes, fondateur des éditions Rhubarbe. Ce dernier revient sur la genèse de sa maison d’édition et sur le premier texte publié (une délicieuse histoire en vers, du pur libertinage que je recommande vivement : Moi aussi), sur ses choix et les critères qui, pour lui, entrent en jeu, tout en précisant qu’il refuse de s’enfermer dans un genre spécifique et aime à publier également du « court hybride », des textes « qu’on range, faute de mieux, sous l’appellation ‘récit’, ‘carnet’ ou ‘prose courte’ », une façon « d’établir des ponts contre nature ».
lire aussi
La nouvelle de A à Z, ou troisième tour du monde de la nouvelle en langue française, de René Godenne - Editions Rhubarbe, 2008
Et sur le genre et ses frontières.
00:05 Publié dans Littérature francophone, Nouvelles, Revues | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, nouvelles, harfang, alain kewes, rhubarbe
2008.10.31
Eblouissante intimité
Eclat du fragment et autres sanwen, de Bai Chuan - Editions de L'Amourier.
Les intentions de Bai Chuan sont données en début de recueil : "On ne trouvera donc ici que de petites choses, des digressions qui m'entraînent d'une idée en une autre, dans un lacis étroit de phrases inquisitoires scrutant l'émotion, le petit bout de vie qui me contient tout, et avec moi le monde". Un ouvrage impressionniste, où l'auteur fait d'abord parler le lecteur qui subsiste en tout écrivain, racontant comment sa bibliothèque se transforme et évolue, selon un principe personnel et affectif qui lui fait récuser romans et nouvelles ; il leur préfère le "schéma trop peu fréquenté du sanwen" (terme désignant justement un écrit littéraire "dispersé", entre l'essai et la nouvelle, un genre à part entière en Chine) : une prose poétique morcelée, qui retranscrit des impressions personnelles fugaces, piochées çà et là dans la vie quotidienne et dans le vécu de l'auteur-narrateur, décrypte quelques aventures intérieures et pensées, des parcours que l'auteur décline en trois temps dans ce petit ouvrage éblouissant : "éclisses", "éclats" puis "esquilles" : trois "fragments" qui concernent l'auteur plus ou moins directement, Bai Chuan assumant pleinement cette démarche auto-fictionnelle : "nulle intrigue enfin, sinon famélique, nul héros, mais un monde tel qu'en nous-mêmes, transfiguré, ressenti, et sa lumière passée au crible, quelque chose qui me dise ce que je suis."
C'est ainsi qu'il se raconte, avec pudeur et violence parfois, prenant le risque d'exposer son âme (ou du moins quelques pans) : ses voyages, à Prague ou à Paris, un travail estival (guide au château de Saintoyant), ou son amour pour sa langue maternelle et la jouissance qu'il a pu éprouver à l'enseigner (" je n'avais pour méthode que l'amour des phrases que je suçais pour les leur mieux glisser dans l'oreille. Oui, je crois bien n'avoir eu que cela. Mon ivresse quoi !"). La deuxième série de récits, sous-titrée "petite mythologie familiale", est une incursion dans le passé, dans une pré-histoire qui n'est pas tout à fait celle de l'auteur, tout en lui appartenant. Nous découvrons d'abord sa mère, l'histoire de sa naissance à lui, sa genèse, liée au sentiment de cette femme de la campagne, qui méprisait son époux illettré. Il nous livre ensuite des "souvenirs" imaginés ou reconstruits, qui ont parfois besoin d'un support concret pour être mieux saisis, comme dans "Une photo", où l'on voit ses grands-parents maternels et leurs enfants évoqués à travers un cliché appartenant à un temps révolu, des silhouettes figées sous le regard d'un photographe supposé itinérant : une vision vivace et admirablement retranscrite, des personnages dont l'épaisseur humaine est palpable. De même, il se "remémore" les derniers instants d'un oncle mort en bas âge, un autre moment amplement épiphanique, qui laisse le lecteur comblé devant tant de richesse narrative et poétique.
Puis viennent enfin des souvenirs moins lointains, plus douloureux, racontés crûment mais sans que la prose ne se départisse de sa poésie : "mais des gouttes de sang je m'en souviens, coulaient de l’œil crevé de mon anus. À treize ans, je fus violé... Et tout fut à reconstruire une fois passée cette indigestion au banquet des hommes." Une souillure et une blessure infamante qu'il détaille un peu plus loin, dans deux récits où le passage de l'anecdotique à l'intolérable se fait sans transition et nous prend par surprise.
Ce sobre recueil est bel et bien une exploration intime, l'auteur de dévoiler des secrets enfouis et de se mettre à nu tout en prenant "conscience de ma nudité". Les confidences faites ici ne sont ni gratuites ni complaisantes (rien à voir en tout cas avec les vagues successives, nombrilistes et sans profondeur, qui envahissent les librairies), point d'autosatisfaction, mais une tentative pour se "connaître soi-même" par le prisme d’un langage qui transcende les données autobiographiques, nous permettant d'accéder ainsi à une vision à la fois sombre mais sereine de la condition humaine.
(B. Longre)
00:45 Publié dans Critiques, Littérature francophone, Nouvelles, Poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, bai chuan, l'amourier, sanwen
2008.10.21
Fièvre d’écrire
Futon de Kataï, récits traduits du Japonais par Amina Okada, Le Serpent à plumes.
A la fin du XIXème siècle, Kataï découvre la littérature occidentale et se sent "brûler de la fièvre d'écrire". Les œuvres de Maupassant, tout particulièrement, influencent le jeune auteur, qui y découvre la bestialité de l'homme et un registre : le naturalisme. Futon, écrit en 1907, relate une histoire inspirée par ce que vécut l'écrivain quelques années plus tôt, alors qu'il accueille chez lui une jeune provinciale fascinée par ses romans, qui souhaite devenir son élève. Ce récit intimiste narre dans le détail les tourments amoureux de Takénaka Toki.o, un professeur de littérature d'une trentaine d'années ; marié et père de trois enfants, irrésistiblement attiré par cette étudiante dont la jeunesse lui fait regretter la sienne, il tente de se raisonner, en vain, jusqu'au jour où la jeune fille, en élève obéissante, lui révèle son amour pour un autre, ce qui fait naître en lui une terrible jalousie.
A travers ce roman à la troisième personne (mais tant centré sur Toki.o qu'on se surprend à entendre "je"), l'auteur parvient à mettre l'âme humaine à nu : rien n'est dissimulé, ni les pensées exaltées ou mesquines, ni le paternalisme abusif du personnage, ni son hypocrisie vis à vis de sa femme ou de la jeune fille, à qui il enseigne la littérature amoureuse occidentale (Tourgueniev) ou à laquelle il explique comment les jeunes filles modernes doivent profiter de leur liberté... A sa parution, Futon déclencha autant les louanges que les critiques et le titre même du roman (mot désignant un élément de literie) fit scandale, par ses connotations érotiques. Mais un genre était né, qui allait influencer nombre d'auteurs.
Les deux nouvelles qui accompagnent ce court roman mettent en valeur l'absurdité de la cruauté humaine. Le soldat, aux résonnances antimilitaristes surprenantes pour l'époque, relate la marche fatale d'un fantassin durant la guerre russo-japonaise en Mandchourie (Kataï lui-même avait servi sur le front) et sa lente agonie. Une botte d'oignons est là encore le récit d'une agonie : celle d'O-Saku, jeune paysanne dont l'existence n'est qu'une suite de malheurs et de labeur ; trompée et ignorée de tous, son désespoir la conduit à commettre un acte terrible, innommable. C'est dans cette nouvelle que ressort particulièrement la veine naturaliste et l'influence de Maupassant, l'auteur s'efforçant de demeurer objectif et de décrire, dans un souci de vérité, la réalité crue du monde, sans chercher à le poétiser ou à entrer dans les pensées du personnage : aucune trace d'introspection dans Une botte d'oignons pourtant tout aussi intense que Futon.
(B. Longre)
19:33 Publié dans Critiques, Littérature étrangère, Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, kataï, japon, naturalisme
2008.10.12
AKUTAGAWA le conteur.
La Magicienne d’AKUTAGAWA Ryûnosuke, nouvelles traduites du Japonais par Elizabeth Suetsugu - Philippe Picquier
Ce recueil de nouvelles plonge le lecteur dans un Japon attaché à ses valeurs ancestrales et, à la fois, très occidentalisé, trois des nouvelles appartenant au cycle dit "kaika mono" ("histoires du temps de la modernisation") : Les Poupées (1923), à travers l'histoire d'une famille bourgeoise désargentée forcée de se séparer de ses poupées traditionnelles, évoque le décalage douloureux entre modernité et système ancien, ainsi que les souffrances qui en résultent ; Un crime moderne (1918) et Un mari moderne (1919) présentent des personnages masculins qui tentent de concilier modernisme des idées (le mariage d'amour par exemple) et valeurs anciennes, sans forcément parvenir à un équilibre.
Dans un autre registre, La Magicienne (1919) conte l'histoire d'amour teintée de tragique d'un jeune homme et de sa servante, tous deux aux prises avec une sorcière maléfique et puissante ; l'irruption du fantastique et de la magie dans un Tokyo moderne paraît familière au lecteur occidental qui ne peut s'empêcher de penser à Kafka ou Maupassant. Et l'auteur de souligner cette idée en disant : "Eh bien, à une pareille époque, dans un coin de cette grande cité, il s'est passé une étrange affaire, comme on peut en trouver dans les histoires de Poe ou les contes d'Hoffmann." La dernière nouvelle, Automne (1920), est mélancolique à souhait, tant par les évocations poétiques qu'elle renferme que par le sacrifice amoureux de Nobuko, jeune femme sensible et lettrée. Les allusions à la condition des femmes y sont subtiles mais non moins fortes pour l'époque. L'auteur, excepté dans le dernier texte, se met d'abord en scène, puis semble s'effacer derrière les récits des personnages (attachants en dépit ou à cause de leurs faiblesses), et dans un souci de vraisemblance, annonce ensuite qu'il retranscrit fidèlement les événements, tels qu'ils lui ont été racontés. Un procédé littéraire classique, mais efficace ; le déroulement des intrigues est solide, l'écriture fluide, de sorte que le suspense s'installe aisément. L'auteur, qui a donné son nom à l'un des prix littéraires les plus fameux dans son pays, est un formidable conteur, dont on peut aussi lire, entre autres, Rashômon et autres contes (Folio),
(B. Longre)
00:40 Publié dans Critiques, Littérature étrangère, Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, japon, akutagawa, picquier, nouvelles
2008.10.07
Partira ? Partira pas ?
Candelaria ne viendra pas de Mercedes Deambrosis, vu par Marko Velk, éditions du Chemin de fer, 2008
Un mari qui l’humilie avec une cruauté désormais inscrite dans la banalité du quotidien, des enfants égoïstes qui la méprisent ouvertement, une vieille mère capricieuse : voilà à quoi se résume l’existence d’une mère de famille madrilène au tempérament peu affirmé – en témoignent quelques scènes pathétiques lors desquelles on la voit trembler face à son époux grotesque et autoritaire ou s’attendrir devant son petit dernier tout aussi tyrannique que son père. Mais il suffit parfois d’un événement en surface anodin pour que tout soit bouleversé – ou presque. Ce jour-là, « jour sacré », la femme de ménage (« la fille », ainsi que tous la surnomment) appelle pour dire qu’elle ne viendra pas. Confrontée à cette nouvelle donne qui vient rompre le train-train, la protagoniste voit son point de vue se modifier de façon d’abord imperceptible et, sans le décider vraiment, se met à penser à elle.
Elle s’accordera une journée. Une journée… ou peut-être davantage. Le dénouement en suspens va de pair avec la subtilité du texte, qui refuse de tout dévoiler. Les différentes phases par lesquelles passe cette femme en mutation sont mises en valeur à travers les portraits vaporeux de Marko Velk, qui s’intercalent au texte : un visage sombre et tourmenté, aux traits indistincts, fluctuants d'une image à l'autre, montrant une femme en quête d’une autre vie qu’elle-même semble être bien en peine de définir. Ce récit aux apparences trompeuses va au-delà du drame petit bourgeois tragi-comique du départ, avant de basculer (et le lecteur avec) dans un univers incertain, où les règles volent en éclats… à l’image de la liberté à laquelle notre héroïne aspire.
(B. Longre)
00:05 Publié dans Arts, Critiques, Littérature francophone, Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, nouvelle, chemin de fer, mercedes deambrosis, marko velk
2008.09.26
L'édition numérique ? Un bilan de Jean-Jacques Nuel
Ces Portraits d'écrivains ne doivent pas tous se lire comme étant le portrait d'un seul homme : de multiples protagonistes se succèdent tout au long de ces textes dont on ne peut aisément définir le genre ; des nouvelles un peu sombres à l'odeur de désespérance, mais aussi des pamphlets à l'humour subtil, des épitaphes ironiques, de drôles de haïku en prose, des historiettes sarcastiques et des fragments où l'absurde aime à pointer son nez...
Le fil conducteur obsessionnel de tous ces textes tient en peu de mots : l'écriture et les écrivains. Jean-Jacques Nuel jongle brillamment avec le thème, déployant de multiples variations sur plusieurs tons : l'écriture est vue comme une "maladie rare" (Les grands remèdes, Tel père, tel fils) ou comme un bon filon commercial (La Jurisprudence, L'hommage) ; la gloire et la postérité, ces lourds fardeaux qui "pourchassent" certains écrivains, sont traitées avec dérision (Le Musée, Les ennemis) de même que l'écrivain en quête de gloire, mais qui disparaît corps et âme avec l'oeuvre unique de toute une vie, celle qui devait lui apporter une reconnaissance posthume (L'épitaphe) ; mais l'auteur transmet aussi sa compassion et ses pensées pour les "travailleurs" de l'ombre que la notoriété n'a jamais daigné toucher, mais qui s'obstinent, comme Paul dans L'infinie tristesse : "Les refus des éditeurs sont comme des coups qui l'enfoncent, qui le font rentrer sous la terre, qui ravivent la même blessure". L'écrivain est aussi parfois prisonnier : de sa femme et de la misère (Le cagibi) voire de ses propres rituels, et Jean-Jacques Nuel décrit avec la poésie du quotidien la routine de certains écrivains, comme de petits instantanés de vie littéraire (Le thé, La boulangerie Paul, Le marché de la poésie). Ainsi, il examine aussi de près l'acte créatif, la magie des combinaisons de mots et de signes, déconstruisant le processus et ses secrets et lui donnant un sens précis (Il, Les lignes, L'Angine, La phrase). D'autres textes virent à l'absurde, évoquant des univers renversés où les écrivains n'ont plus le même statut (Le livre des morts, La radiation, Nocturne), dans un fantastique subtil et fantaisiste qui sort des chemins battus et rappelle l'atmosphère de certaines nouvelles d'Eric Faye.
Malheureusement, des mots s'égarent, et l'on ne peut combattre cet oubli de l'esprit, comme dans On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, où un écrivain interrompu dans son travail par un coup de téléphone inopportun ne peut ensuite retrouver les mots qu'il était sur le point de noter ; on y lit l'expression d'une angoisse face au temps qui passe, à l'écriture qui sombre dans l'incognito, oubliée, et aux mots que l'on perd sans avoir eu le temps de les écrire... Cette anxiété se ressent dès le premier texte, très justement intitulé La Perte, où l'auteur tente de s'accrocher à quelques certitudes qui pourraient justifier la nécessité d'écrire : "Un texte, ce n'est peut-être pas très important. Ce sont juste des mots, de petits mouvements de la plume dessinant sur la feuille des signes compréhensibles par une faible partie de l'humanité. (...) Mais c'est la seule façon de donner une idée, un frisson de l'éternel."
On découvre avec plaisir ces textes drôles, inventifs et touchants, des textes qui fleurent bon l'authenticité : ils posent sur les écrivains un regard de dérision et de compassion, ils sont les témoins d'une pensée autonome, libérée des contraintes commerciales, et l'auteur use d'un humour habile et modeste, sans effets de style grandiloquents ; un recueil que l'auteur lui-même définit en quelques lignes dans... Les lignes : "C'est l'histoire d'un écrivain qui n'écrit jamais d'histoires, ou brèves alors, incomplètes ou interrompues, des histoires qui ne sont que des fragments, du grain de texte, des prétextes pour avancer sur la page. (...) Ecrire est pour lui un verbe intransitif."
(B. Longre)
00:05 Publié dans Edition, Nouvelles, Sur le Web | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, édition numérique, feedbooks, jean-jacques nuel, portraits d'écrivains









































