2008.10.05

la bibliothèque de théâtre Armand Gatti en péril

J'avais déjà mentionné sur ce blog le prix tartuffe, créé en 2004 par Orphéon - Bibliothèque de théâtre Armand-Gatti, et décernée par l'Observatoire de la censure, lieu de réflexion et d'information sur la censure et l'autocensure, à un écrivain ou artiste victime de la censure, ou à un livre qui défend la liberté d’expression. L'association ORPHÉON, fondée en 1979 et installée à Cuers depuis 1983, mène diverses actions dans le domaine théâtral (création de spectacles, défense et la promotion du livre, de la lecture, de l’écriture, des auteurs et des éditeurs de théâtre, avec la Bibliothèque de théâtre Armand-Gatti, programmation et accueil de compagnies de théâtre dans le cadre de la Saison de l’Abattoir).

Cependant, ce travail a été brutalement remis en cause par le nouveau maire, qui a suspendu les activités de l'association, mettant en péril notamment l'existence de la bibliothèque de théâtre Armand Gatti. Il vient d'annuler la programmation  de la saison théâtrale du dernier trimestre et oblige l'association à délocaliser dans deux autres villes la Fête du livre de théâtre consacrée à l"édition et aux écritures théâtrales pour la jeunesse.

La Ligue des droits de l'homme Toulon suit attentivement cette affaire depuis ses débuts, il y a cinq mois. Pour davantage d'informations, lire

http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2843 et http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2854

 

 

2008.09.11

"Closing Books Shuts Out Ideas"

bannedbookssign.jpgJe parlais déjà de la "Banned Books Week" dans un billet daté de l'an passé. Une initiative dont on pourrait s'inspirer en France, et qui permet de réaffirmer l'idée de liberté, indissociable de la lecture et de la création littéraire, et l'absurdité de toute tentative de censure. La prochaine aura lieu du 27 sept. au 4 octobre 2008 et aura pour devise : "Closing Books Shuts Out Ideas", qu'on pourrait librement traduire par "Un livre refermé, c'est une idée qu'on enferme" (on peut en proposer d'autres, je suis preneuse).

L'ALA (American Library Association) recense aussi les ouvrages qui ont été les plus controversés ou censurés durant l'année écoulée et établit un "top ten" qui, pour 2007, propose toujours le célèbre (et très inoffensif...) And Tango Makes Three de Justin Richardson et Peter Parnell (raisons données pour justifier la censure ou les "plaintes" : "Anti-Ethnic, Sexism, Homosexuality, Anti-Family, Religious Viewpoint, Unsuited to Age Group"), The Chocolate War de Robert Cormier (Sexually Explicit, Offensive Language, Violence), The Golden Compass de Philip Pullman (pour des raisons religieuses...), et les habituels The Adventures of Huckleberry Finn de Mark Twain (pour... racisme) et The Perks of Being A Wallflower de Stephen Chbosky (Homosexuality, Sexually Explicit, Offensive Language, Unsuited to Age Group).

chbosky3.jpgDans un autre billet, je relevais en effet ce à quoi certains censeurs s'opposaient, et citait entre autres les jurons qu'un lecteur courageux de Pas Raccord de Stephen Chbosky avait fidèlement notés (attention, âmes sensibles s'abstenir...) : "Swirlie, A**holes, F**king, Hell, A**hole, smear the queer, cut and hunky, blow queen, knocked up, J****, b***hy dyke, bulls**t, bulls**t, Jesus, S**t, “I swear to G**, took a dump, blow job, F**k, f**ked-up, J****, F**king, G**, f**king freak, Faggot, G**, Faggot, Bulls**t, G**, F**k, F**k you, F**k you, f**king bastard, Pr**k, Hell, Pu**y, J****, Pu**y, A**hole, G**, Hell"...
Non par plaisir (?), mais pour conseiller aux parents de ne surtout pas laisser cet ouvrage entre les mains de leurs adolescents et de s'opposer à ce que ce roman soit étudié en classe, par exemple. Le procédé consistant à dissimuler certaines lettres (plus malsaines que d'autres ?) frise évidemment le ridicule, car on reconnaît sans peine "God" ou autre "Fuck" (alors que d'autres termes, comme "Blow queen" ou "Faggot", ne bénéficient pas du même traitement - peut-être n'ont-ils pas été jugés suffisamment insultants ?)

Plus sérieusement, les groupes de pression (associations de parents, communautés religieuses menant parfois de véritables croisades, etc.) sont généralement plus "efficaces" aux USA, et parviennent régulièrement à faire interdire certaines lectures par les conseils d'administration des établissements scolaires, qui préfèrent obtempérer plutôt que de donner raison aux enseignants. Pourtant, en France, on trouve çà et là des exemples assez frappants, qui surviennent plus souvent qu'on le croit.

Une affaire relatée l'an dernier par Anne-Sophie http://www.lalettrine.com/article-6963542.html, que j'ai trouvée de ce côté-ci http://lescorpsempeches.net/corps/?p=169 ; une autre forme de censure, institutionnelle, comme relatée ici...

http://www.ala.org/ala/oif/bannedbooksweek/bannedbookswee...

2008.07.10

De la critique - mise au point.

titre1.jpg

J'ai laissé passer un peu de temps, mais tiens à revenir sur ce qui est survenu suite à mon billet intitulé : De la critique - entre censure et ouverture, entre fiction et réalité..." qui a, à l'évidence, déplu à la rédaction de Citrouille, de même que mes brèves interventions sur le forum que la même revue avait ouvert sur son site  - pour le fermer quelques jours plus tard, en annonçant que les échanges "s'étaient envenimés ici et là", sans préciser davantage. Envenimés ? Il n'était question que de débattre d'idées et de livres, en toute franchise, sans pour autant cesser d'être courtois, sans déverser un quelconque "venin" et surtout, sans faire d'amalgames entre livres et individus.

Difficile de saisir, même avec du recul, ce qui a pu ébranler certains libraires, car je me suis contentée de critiquer un article précis, qui m’a profondément choquée, intitulé « Femme fantasme en pâture » (et non le dossier dans son intégralité) et d'émettre des réflexions sur ce que la lecture faussée d'un roman (qu'on l'aime ou pas), à partir de critères subjectifs et moraux, sans proposer d'analyse littéraire, pouvait entraîner. Mon billet se situait sur le terrain des idées et n'avait nullement pour objectif d'attaquer des individus ou, comme on a pu me le reprocher à demi-mot, de lancer une polémique qui aurait eu des « conséquences douloureuses » (franchement, relativisons, il ne s’agit "que" de livres !), de discréditer les libraires de l'association en question, voire l'ensemble de la profession ! C'est dire jusqu'où les généralisations (à défaut de proposer des contre-arguments solides) peuvent entraîner.
De même, on m'a vertement rabrouée sur le forum de Citrouille suite à des commentaires plus constructifs qu'agressifs, et certainement pas "venimeux" ; chacun pourra en juger ci-dessous. Voici l'échange en question :

[ Carole - Olivier ] Peut-être faut-il admettre que les adolescents veulent encore qu'on leur raconte des histoires "amples", dans lesquelles l'imaginaire peut se déployer, dans lesquelles l'auteur laisse une place à son lecteur et ne pas seulement les enfermer dans des livres corsetés hyper-réalistes. "

Mon commentaire : Des livres de fiction hyper-réalistes ? Qu'entend-on par là exactement ? J'ai toujours du mal à mettre des étiquettes sur les livres... Une fiction peut être en lien avec la réalité, mais reste toutefois de la fiction, donc de l'ordre de l'imaginaire... et le "roman-miroir" (j'entends par là des livres dans lesquels un lecteur pourra éventuellement retrouver des éléments de sa propre existence mais pas seulement, vu la diversité des expériences humaines) n'empêche pas une histoire "ample", une amplitude des émotions et des propos... Aussi, quand on parle d'enfermer le lecteur, j'avoue avoir du mal à comprendre, surtout que la plupart de ces romans (comme Point de côté d'Anne Percin, ou tant d'autres - en vrac : La fille du papillon d'Anne Mulpas, Entre dieu et moi c'est fini de Katarina Mazetti, ou Qui suis-je ? de Thomas Gornet , etc. etc.) sont loin d'être formatés ou de présenter des intrigues prévisibles. Au lecteur de se faire sa place ou non, d'aimer ou non et de prendre la parole s'il le souhaite, en essayant cependant d'argumenter et de ne pas se contenter de parler de la "thématique" - car entre différentes histoires qui peuvent se ressembler ( la littérature a toujours traité de thèmes récurrents...), c'est le traitement poétique (je parle de poétique et non de poésie) et narratif qui fait la différence.

et ma seconde intervention :

[ Carole - Olivier ] "Nous sommes extrêmement choqués des propos relatifs à la prétendue "intolérance" des libraires de l'ALSJ. Je suis d'accord avec Thierry, il y a des propos que l'on ne peut pas aujourd'hui tenir sans être aussitôt taxée de "réac", c'est cette étroitesse d'esprit là qui prédomine à l'heure actuelle. "

Mon commentaire : Ce qui me choque, ce sont les généralités et les jugements à l'emporte-pièce de certains articles de ce dossier - ensuite, chacun est en droit de faire des choix, d'aimer ou non un roman et de le dire, mais encore faut-il que ce soit argumenté sans que des jugements moraux et moralisateurs (donc réac...) prennent le pas sur l'analyse littéraire, éventuellement nuancée et pas livrée brutalement comme c'est parfois le cas... Ce point de vue n'engage que moi, ce qui ne m'empêche pas d'apprécier et de reconnaître dans l'ensemble le travail des libraires indépendants.

amulpas3.jpgSuite à cette intervention, somme toute cohérente et très inoffensive, que je continue d'assumer, la rédaction de Citrouille m'a adressé en ligne une missive sous forme d'avertissement, (qui s'achevait sur un "nous l'actons", un terme généralement réservé au domaine juridique), signalant en gros que le débat était clos ; une mise au point qui a choqué nombre de gens, et dans laquelle on me comparait à "une vigie parano qui veillerait à la moindre dérive morale des Librairie s Jeunesse et de leur revue" et/ou, à "une prof de lettres qui noterait la pertinence argumentaire de ses élèves". A défaut de me répondre sur le même terrain, celui du fond et des idées, on me « réprimandait » sur la forme. J'ai cessé depuis d'intervenir sur le blog de Citrouille, où la contradiction n'était apparemment plus de mise : une première, fort regrettable, étant donné que j'ai toujours considéré cette revue comme un espace de liberté généralement accueillant, malgré les avis divergents qui y circulent souvent, du moins jusqu’à récemment.

D’après ce que j’ai cru comprendre, ce serait le terme « CENSURE » qui aurait froissé la rédaction de Citrouille. Je l’explicitais ainsi dans les commentaires : « La censure peut prendre divers visages, souvent insidieux - car une revue comme Citrouille, certes libre de publier ce qu'elle veut (mais cela ne m'ôte pas la liberté de commenter), a cependant de l’impact : elle sera lue et certains (libraires, bibliothécaires, lecteurs lambdas) s’en serviront comme guide d’achat. Les jugements moraux portés sur ce livre sont proches du discours de certains censeurs. De même, le fait que dès les premières lignes, l’une des clés essentielles de l’intrigue du roman soit dévoilée, montre qu’on entend, consciemment ou non, dérober au lecteur potentiel le plaisir de la découverte de la construction narrative. La censure peut se faire diabolisation ou bien mise à l’index (« attention : misogynie. Propos malsains. Ecartez-vous de ce roman » - je schématise, mais c’est bien cela qui est dit au fond), en particulier en s’appuyant sur des jugements moraux. (…) Ce livre ne serait pas choisi par la librairie Comptines à cause de sa prétendue misogynie (…) : ce sont les raisons de refuser ce livre qui me semblent erronées - et non le fait de ne pas le proposer en soi, bien évidemment - les libraires font des choix, quelle question ! Mais si l'on refuse ce livre pour misogynie autant expurger une bonne partie de la littérature classique et moderne... (…) On exagère l’impact des livres, tout comme ceux des films ou de la musique (voir la façon dont on diabolise Marilyn Manson et consorts). Si les créations littéraires aident à vivre, à penser, à s’interroger, tant mieux, en même temps, là n’est pas leur fonction à l’origine. L’article en question parle de livre « malsain ». C'est-à-dire « nuisible », « pervers », ou bien pour reprendre le dictionnaire : « QUI CORROMPT L'ESPRIT», «immoral et pernicieux » (Petit Robert) Si ce ne sont pas des termes de censeurs, dites-moi dans ce cas ce qu’ils signifient dans un article qui se veut critique littéraire ? »

Par ailleurs, j'ai appris récemment que la revue avait refusé de publier le droit de réponse (suite à l'article de Citrouille portant sur Je Reviens de mourir) demandé par Tibo Bérard, directeur de la collection Exprim et par les éditeurs de Sarbacane, Frédérique Lavabre et Emmanuelle Beulque. Même chose pour une "tribune" que ceux-ci ont ensuite proposée. Des refus dont je ne connais pas les raisons et que je ne commenterai pas, mais un constat, fort regrettable, paraît s'imposer : le rejet du débat d'idées semble bel et bien confirmé. Car quelle autre conclusion pourrait-on tirer de cette position fermée ?

Pour ma part, j’estime que la tribune des éditeurs de Sarbacane, intitulée « Smells Like Teen Spirit », en référence à la célèbre chanson de Nirvana (l’une des musiques de Charlie, dans Pas Raccord de S. Chbosky) apporte nombre de précisions sur la genèse et les objectifs de la collection Exprim et qu'il serait dommage de s'en priver. Les tentatives pour définir l’idée même de « jeunesse » en littérature et la notion de « distance » (le B.A.-BA de la fiction et de la critique littéraire, du moins à mon avis) sont marquées au coin du bon sens, en particulier l’idée qu’en fiction, « Le fait de montrer une situation de violence, d’humiliation ou de déchéance physique ou morale ne revient pas à la cautionner ». Chacun est en droit de commenter, d’émettre des réserves, de s’interroger, mais ne serait-ce que par principe (celui de la liberté d'expression), il me semble important de proposer ce texte, qu’on peut aussi lire depuis quelques heures sur http://bibliobs.nouvelobs.com/2008/07/09/smells-like-teen...).

 

 
 

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Smells Like Teen Spirit

Que signifie le mot « jeunesse » ? C’est, selon nous, la question qui doit présider à toute démarche éditoriale effectuée dans ce secteur.
À ce titre, il nous a semblé urgent et important, suite au débat amorcé sur les « romans ado » dans le numéro 50 de la revue Citrouille , de repréciser ici notre position, les idées et les convictions qui nous ont amenés à lancer la collection EXPRIM’, et à défendre tous les titres qui y sont parus.
Le roman d’Antoine Dole, Je reviens de mourir, ayant fait l’objet d’une polémique particulièrement vive, nous tenons aussi à expliquer pourquoi nous sommes fiers de l’avoir publié, et convaincus qu’il mérite sa place sur les tables des librairies jeunesse. 

Que signifie le mot « jeunesse » ? En fait, cette question s’est imposée à nous en même temps que les trois premiers romans de la collection EXPRIM’, dont nous avions jeté les bases au cours d’un passionnant débat d’idées sur la modernité de la littérature, l’explosion des cultures urbaines, la nécessité de remettre la question du langage au cœur des problématiques éditoriales, et l’ambition de proposer de nouvelles voix à ceux que nous allions appeler les « nouveaux lecteurs ».

exprim.jpgNous venions de découvrir le manuscrit de Treizième Avenir, de Sébastien Joanniez, lors d’une réjouissante lecture scénique donnée devant un parterre de jeunes et d’adultes captivés ; un hasard providentiel nous avait permis, au détour d’un coup de fil passé au label Desh Music, de rencontrer Sarcelles-Dakar, d’Insa Sané. La fille du papillon d’Anne Mulpas nous était arrivé par la poste, épousant comme par magie toutes les problématiques que nous avions soulevées : rapport ludique et créatif au langage, refus des codes du roman-miroir, jeux d’écriture, de structure et de typographie… La collection EXPRIM’ naissait sur ces trois axes, conjuguant veine urbaine, héritage surréaliste et métissage truculent du genre romanesque, de la poésie, du théâtre, du slam, du cinéma, de la musique et de la BD.
Il était clair que nous avions affaire à une nouvelle génération d’ auteurs, nés avec la culture multimédia et désireux de nourrir la littérature d ’autres modes d’expression artistique, tout en l’inscrivant dans son époque. À notre idée, il allait ainsi de soi que ces trois romans étaient animés d’une « jeunesse » littéraire et que, par conséquent, ils toucheraient en priorité les jeunes, lecteurs de demain, lecteurs curieux et désireux d’être déroutés. Et pourtant, ces romans n’avaient pas été écrits ni spécifiquement formatés « pour eux ».

C’est alors que nous avons réfléchi à l’acception de ce mot : « jeunesse ». Pourquoi, lorsqu’il est accolé au mot « livre », dans l’expression «  livre jeunesse  », ce mot renvoie-t-il uniquement à l’âge du lectorat, alors que partout ailleurs il est synonyme de renouveau, d’énergie, de désir, de curiosité ? Par exemple dans la rue, où la jeunesse « emmerde le Front National » ; dans les concerts, où elle veille tard ; sous la plume d’écrivains comme Dos Passos, où elle est « un regard en alerte, des sens aux affûts, des oreilles aux aguets » ? 
Peut-on se satisfaire du fait que les jeunes, passé l’âge du « roman ado » traditionnel, peinent à trouver des romans qui les excitent ou les remuent autant qu’un film, une série TV ou un CD ? Peut-être, avons-nous alors songé, faut-il prendre le problème par l’autre bout : au lieu de proposer des romans « pour jeunes », censés les séduire par le choix des thématiques abordées, osons ces romans dont la modernité et l’inventivité entrera en résonance avec la jeunesse, des romans rapides, pleins d’audace, détonants, subversifs. 

Nous savons que cette nouvelle acception du mot jeunesse, ne se référant plus spécifiquement à l’âge du lectorat mais plutôt à un état d’esprit, vient chahuter les frontières actuelles de ce secteur : un adulte curieux de nouvelles formes littéraires sera tout aussi intéressé de découvrir les romans EXPRIM’ qu’un grand adolescent ou un jeune adulte. La loi 1949, au vu de cette acception du mot, devient du même coup hors cadre.
Certains prescripteurs préféreraient nous envoyer dans le secteur adulte plutôt que de nous accueillir dans un secteur jeunesse repensé. À les entendre, nous aurions « peur » de nous risquer en adulte. D’ailleurs, ajoutent-ils, les adolescents qui le souhaitent pourront toujours trouver nos romans dans le secteur adulte.
Mais ce constat n’est-il pas triste ? Le réseau jeunesse ne devrait-il pas être justement, plus que tout autre, le territoire des nouvelles générations ? Est-ce que ce n’est pas justement là que les choses devraient bouger ? Passé quinze ans, un lecteur n’a certes pas besoin d’être « tenu par la main », et il n’est pas question de « garder un œil » sur la jeunesse. En revanche, ne peut-on pas ouvrir un territoire, une zone libre où les jeunes pourront trouver tout un panorama de propositions romanesques excitantes ? 

Si on pense le contraire, il faut accepter de reconnaître que les grands ados « ne vont pas en jeunesse », et se dire qu’ils iront se « débrouiller en adulte » tout en sachant que ce n’est pas le cas. Et qu’entre le dernier Nothomb et le prochain Angot, ils pourront bien avoir le sentiment que la littérature est un lieu rigide, sans lien avec le bouillonnement culturel de notre époque. De leur époque.
Car enfin, cette nécessaire évolution du réseau jeunesse répond bien à une attente de la part des lecteurs ! Et d’ailleurs, elle correspond bien à un discours de plus en plus récurrent dans les salons, les bibliothèques et les librairies  : d’ autres  éditeurs, comme le Rouergue , Le Navire en pleine ville ou Thierry Magnier , l’appellent aussi de leurs vœux. Comme nous, ils plaident pour l’apparition de nouveaux rayons (« jeunes adultes », « passerelle », « nouvelles littératures ») qui, accueillant toutes formes de propositions romanesques innovantes, passionneront les jeunes.

De livre en livre, au fil des salons et des rencontres en bibliothèque ou en lycée, notre vision de notre lectorat s’est affinée ; notre discours éditorial aussi. Si nous avons dû parfois – par souci d’être compris (et sans doute à tort !) – recourir à l’expression « 15-25 » pour définir ce lectorat qui souhaitait découvrir du nouveau en littérature, nous n’avons jamais perdu de vue l’idée selon laquelle la jeunesse à laquelle nous faisons référence ne se découpe pas en tranches d’âge, mais se pense comme l’état d’esprit d’un nouveau courant littéraire, celui de ses auteurs et ses lecteurs.
Ainsi, quand le mot « jeunesse » – à ne pas confondre avec le mot « enfance » – signifiera dans la librairie ce qu’il signifie partout ailleurs, trouvera-t-on normal de découvrir, en jeunesse, un roman de Bret Easton Ellis aux côtés des opus d’Antoine Dole, Marcus Malte, Insa Sané ou Guillaume Guéraud. Alors, la littérature jeunesse ressemblera à la jeunesse  : elle sera déroutante, énergique, subversive. 

C’est dans cet état d’esprit que nous avons publié Je reviens de mourir d’Antoine Dole. Un roman que nous avons choisi selon des critères littéraires. Un roman éblouissant du point de vue de l’écriture, les allitérations rugueuses venant, tout comme les ruptures de rythme et les déconstructions syntaxiques, forer une problématique contemporaine, celle de l’incommunicabilité et du dysfonctionnement des relations sociales, amoureuses, sexuelles. C’est d’ailleurs sur des critères littéraires, et non moraux, que nous aurions aimé voir critiquer ce roman.

Reste qu’il nous faut répondre à la double accusation de « roman misogyne » et de « roman voyeur ».

La misogynie d’abord. Est-ce que Je reviens de mourir, sous prétexte qu’il met en scène, à travers une histoire, une situation de violence entre les sexes, « véhicule » une vision misogyne ?
En ce cas, allons jusqu’au bout des choses : lorsque Flaubert présente son Emma comme une inconséquente, incapable de faire la part entre le réel et la fiction – croyant tant aux romances des « mauvais livres » qu’elle veut les vivre à son tour –, l’écrivain abaisse-t-il l’image des femmes ? Et lorsqu’il la fait agoniser sur plusieurs dizaines de pages, prenant un malin plaisir à torturer son personnage, ne serait-il pas un brin misogyne et complaisant ?
Réponse : NON. Un écrivain de roman fait parfois subir mille et une violences à ses personnages, soit pour dénoncer cette violence, soit simplement pour la décrire, soit pour avouer la fascination qu’elle lui inspire, soit pour d’autres raisons encore. Le fait de montrer une situation de violence, d’humiliation ou de déchéance physique ou morale ne revient pas à la cautionner.

629-mme-bovary.jpgVient ensuite l’accusation de voyeurisme. Celle-ci est censée étayer la première : la différence entre Flaubert et Dole, ce serait le regard porté sur l’héroïne ; Antoine Dole serait voyeur, Flaubert non. Car Flaubert, lui, serait dans l’empathie, il s’identifierait à son héroïne. La preuve, il a écrit : Madame Bovary, c’est moi. LA citation. 
Mais enfin, qui peut sincèrement croire Flaubert capable d’énoncer un poncif tel que « Je m’identifie à mon héroïne » ? En lisant ses correspondances, en relisant son œuvre de près, on verra que Flaubert marque sans cesse une immense distance avec Emma, et ce afin de condamner, non pas ses agissements moraux, mais son attitude de lectrice – celle qui l’amène à s’identifier aux héroïnes des « mauvais livres ». Cette distance est d’ailleurs l’argument qui épargna à Flaubert, en 1857… la censure.

Distance. C’est la clef de voûte de cette question. Antoine Dole est écrivain et, de ce fait, tout comme Flaubert, il marque une distance avec son héroïne. À la différence du témoignage (ou récit, ou « document »), qui est fondé sur l’empathie, le roman se définit par la distance que met l’auteur entre son sujet et lui – la fameuse distance romanesque.
Cette distance, ce n’est pas celle du voyeur – terme qui découle d’une vision moraliste de la littérature – mais celle du « voyant », au sens où l’entendait Rimbaud. En tant qu’écrivain, Antoine Dole se soucie surtout d’écrire et, via la fiction, de livrer une vision du réel. Devient « voyeur », alors, le lecteur qui ne peut voir… sans se donner l’impression de voir ce qu’il ne devrait pas.

Nous pensons que lire le mot « Putain » ne revient pas à l’entendre ou à le prononcer ; que lire une scène de viol, ce n’est pas la même chose que la vivre. Il nous semble que la magie de la lecture tient justement à ce que, exigeant du lecteur un effort intellectuel, elle lui permet de ressentir les situations tout en conservant une distance. Celle qui est inhérente à la fiction.
Dès lors, si la violence entre les sexes existe – et n’est donc pas « fantasmagorique » –, nous ne comprenons pas pourquoi la littérature ne pourrait pas s’en emparer ; les jeunes, que cette violence concerne, nous semblent capables de faire la part entre fiction et réel. Nous ne pensons pas non plus qu’un livre puisse « donner aux lecteurs l’horizon du suicide ». Ou alors, il faudrait croire qu’un adolescent lisant L’étranger d’Albert Camus risquerait de tuer le premier Arabe qu’il croiserait… l’auteur n’ayant pas ajouté la mention Don’t do it at home.

 À nos yeux, Camus n’apprend pas à son lecteur à tuer, pas plus qu’Antoine Dole ne lui apprend à se suicider. En tant qu’écrivains, leurs questionnements ne sont pas moraux, mais littéraires. Lire n’apprend pas « à vivre » – pas dans ce sens-là.

Frédéric Lavabre directeur des Editions Sarbacane, Emmanuelle Beulque , directrice éditoriale, Tibo Bérard, directeur de collection eXprim’.

 

2008.07.09

De l'athéisme

sadedieu.jpgDiscours contre Dieu, Sade, préface d'Aymeric Monville, Ed. Aden 2008

Cette compilation d’extraits de l’œuvre sadienne regroupe les textes athées de l’auteur, tirés des romans - en particulier de La Nouvelle Justine - où la « chimère d’un dieu », dont l’existence est impossible à prouver, revient sans cesse, comme l’un des fondamentaux de la pensée de l’auteur : une philosophie rationnelle (l’athéisme étant un « combat pour la rationalité », comme le rappelle le préfacier) et matérialiste (la nature étant « matière en action », Discours de Dolmancé, dans La Philosophie dans le boudoir) que Sade construit avec cohérence au fil de ses écrits argumentés, de réfutations en virulentes démonstrations qui n’ont rien perdu de leur impact, comme en témoigne cette exhortation à la raison : « Faibles et absurdes mortels qu’aveuglent l’erreur et le fanatisme, revenez des dangereuses illusions où vous plongent la superstition tonsurée, réfléchissez au puissant intérêt qu’elle a de vous offrir un Dieu, au crédit puissant que de tels mensonges lui donnent sur vos biens et vos esprits, et vous verrez que de tels fripons ne devaient annoncer qu’une chimère… » (Fantômes). B. Longre

Dans la même collection, vient de paraître Jean Meslier, curé et fondateur de l’athéisme révolutionnaire, Introduction au mesliérisme - extraits de son œuvre présentés par Serge Deruette.

On ira aussi lire L'athéisme expliqué aux croyants de Paul Desalmand (Le navire en pleine ville, collection Avis de tempête).

http://atheles.org/editeurs/aden/

2008.06.02

Manifeste des menteuses / tromperie sur la marchandise

Manifeste des menteuses

Un tribunal de Lille a pris la décision d’annuler un mariage parce que la mariée avait menti sur sa virginité.
A cette minute, nous avons honte d’être citoyennes d’un pays dont la justice bafoue le droit des femmes.
Ce jugement nous atterre et nous révolte : il est inacceptable.
La virginité serait une qualité substantielle de la femme qu’on épouse. Des milliers de femmes sont aujourd’hui menacées par le caractère discriminatoire de ce jugement.
Si notre loi permet cela, alors il faut changer la loi.
Femmes de France, nous déclarons être citoyennes et menteuses.
Il est plus que temps que notre pays respecte le droit des femmes.
Le code civil ne doit pas être l’instrument du recul de l’égalité homme / femme.
Nous demandons que le code civil soit modifié en conséquence.
Nous n’acceptons pas cette régression du statut de la femme.
Nous n’acceptons pas cette atteinte à notre intégrité.
Nous n’acceptons pas l’obscurantisme.
Nous n’acceptons pas la rupture d’égalité.
Nous n’acceptons pas cette trahison.

Signez le manifeste sur le site www.lefestivaldulivre.fr

(Marie-Louise Gourdon, commissaire du Festival du Livre de Mouans-Sartoux - 06
Malika Mokeddem, écrivaine,
Fatima Besnaci-Lancou, éditrice
Irène Frain, écrivaine,
Lola Lafon, écrivaine,
Nahal Tajadod, écrivaine...)

Pour mieux comprendre cette démarche, on pourra écouter la chronique de Caroline Fourest sur France Culture. Elle dit entre autres :

" Au vu du Code, les juges pouvaient difficilement faire autrement que  d’accorder l’annulation dans la mesure où la mariée avait menti sur une « qualité essentielle » aux yeux de son mari. C’est d’ailleurs l’argument invoqué par le plaignant : "Je ne peux pas faire une union solide, basée sur un mensonge." Les juges lui ont donné raison non   pas parce que la mariée n’était pas vierge mais en raison de ce mensonge.

Il ne s’agit donc pas d’un accommodement raisonnable, comme on le pratique au Québec, c’est-à-dire une concession au communautariste religieux sous prétexte de tolérance ou du multiculturalisme. Cette affaire est moins troublante en raison du jugement qu’en raison de la nature de la plainte. Car elle révèle au grand public ce que tous les gynécologues et les militants du Planning familial savent : à savoir qu’en 2008, alors que les hommes se vantent volontiers d’être expérimentés, on continue à considérer une femme comme un produit dont la date de validation serait périmée dès lors qu’elle a eu une vie sexuelle et amoureuse avant le mariage. (...) Cette tradition sexiste consistant à faire peser l’honneur d’une famille entre les cuisses des femmes a une histoire au moins aussi longue que le péché originel. Des grand-mères ayant connu la France des années 50, celle d’avant mai 68 et le mouvement féministe de 70, vous racontent qu’elles étaient surveillées comme le lait sur le feu pour arriver vierges jusqu’au mariage et se marier en blanc.

En l’occurrence, ce jeune couple était musulman. Et ne soyons pas hypocrite, les familles qui se préoccupent encore de savoir si la mariée était vierge sont désormais plutôt musulmanes. Mais il ne s’agit pas forcément de familles intégristes. Ce qui est peut-être encore plus consternant. Les jeunes femmes que l’on soumet à ce test de la virginité ont grandi en France, ne portent généralement pas le voile. Elle ne se plie à cette coutume par peur de fâcher leur famille ou d’avoir mauvaise réputation. Cette obsession familiale tient moins à la religion qu’au fait d’avoir émigré après les années 70, de ne pas avoir connu Mai 68, le mouvement de libération des femmes et de vivre dans une image totalement figée des coutumes patriarcales de son pays d’origine. Ce qui est choquant, donc, c’est moins le jugement de Lille que la persistance épuisante de coutumes sexistes."

www.prochoix.org

2008.05.27

Du nouveau sur Jibrile

1587524871.jpgJibrile, revue de critique littéraire et politique, est dirigée par Frédéric DUFOING (philosophe et politologue) et Frédéric SAENEN (Agrégé en langues et littératures romanes, auteur et critique - entre autres pour Sitartmag... quelle chance !), depuis mai 2003, à Liège. Au sommaire, "analyses de fond et parole pamphlétaire, argumentation cohérente et implication personnelle".

http://www.revuejibrile.com/

On pourra lire deux ajouts récents : une rencontre avec Célia Izoard, à propos de l'ouvrage collectif "La Tyrannie technologique" (Éditions L’Échappée) et une série de "kinochroniques" signées Frédéric Dufoing.

Pour découvrir plus avant la revue, on se reportera à cet article.

2008.05.19

Thierry Lenain, le retour !

1397994327.jpgThierry Lenain, après une interruption de quelques mois, a démarré un nouveau blog d'expression il y a quelques jours : points de vue sur ses livres, la littérature jeunesse ou la littérature tout-court, les absurdités que nous pondent certains politiques, ses luttes et ses humeurs. Même si on a le droit de n'être pas d'accord sur tout, on le retrouve avec plaisir.

http://www.thierrylenain.net/

Le blog s'ouvre sur deux citations, l'une de Michel Foucault, l'autre de Marcos. Pour mémoire, Thierry Lenain avait oeuvré pour que l'album jeunesse de Marcos soit traduit en français, l'un des seuls pays où les éditeurs ne semblaient pas prêts à le publier. Il s'agit de La grande histoire des couleurs, illustrée de façon flamboyante par Domi, sorti en 2006 aux éditions Syros.

 

La grande histoire des couleurs
racontée par le sous-commandant Marcos et illustrée par Domi - Traduit de l’espagnol par Françoise Escarpit - Syros, 2006

Le droit à la couleur…

Après le Canada, le Brésil, l’Italie, ou encore l’Allemagne, La historia de los colores voit enfin le jour en France – et ce en grande partie grâce à l’obstination de Thierry Lenain, qui était sur le point d’acheter les droits de l'ouvrage quand les éditions Syros ont accepté le projet : publier cet album jeunesse "raconté" par le sous-commandant Marcos, illustré par Domi, traduit et postfacé par Françoise Escarpit, journaliste spécialiste de l’Amérique Latine, qui connaît bien le Chiapas et la lutte zapatiste.

1673594139.jpgDans la foulée, les éditions Syros publient Marcos sous le passe-montagne, un ouvrage documentaire très complet qui reprend une vingtaine de discours de Marcos, accompagnés de cartes, chronologies et rétrospectives historiques et politiques parfaitement présentées et agencée : utile pour qui veut comprendre le mouvement zapatiste et le combat de l’Armée de libération qui s’est fait connaître début 1994 en prenant villes et villages du Chiapas, un état du sud du Mexique : « une insurrection indienne contre l’Etat mexicain », pour la défense des Indiens mais aussi de tous les démunis et de tous les oubliés – une manière de leur donner la parole et de faire entendre un discours de justice et de dignité face à un libéralisme sans âme.

La grande histoire des couleurs se présente comme une rencontre entre Marcos et un vieux conteur indien, qui narre comment les couleurs sont venues au monde et sont depuis conservées par le perroquet, emblème de ce conte des origines de facture classique mais qui contient une belle leçon, pluraliste, humaniste et lucide — à savoir que chacun, quelles que soient sa couleur et ses idées, doit pouvoir être entendu et respecté : « les couleurs, comme les idées, sont nombreuses » et les hommes et les femmes « trouveront le bonheur quand toutes ces couleurs et toutes ces idées auront une place dans le monde. »

Les couleurs sont des richesses, à partager équitablement, à respecter… Nulle diatribe politique ou propagande idéologique ne vient alourdir la limpidité du récit, qui ne fait que prôner le droit à la diversité et s'opposer à toute uniformisation (mondialisation ?) ; un album illuminé par les couleurs chaudes et intenses des illustrations de l’artiste Domi, indienne mazatèque, qui prend part à la lutte zapatiste depuis plusieurs années ; des traits fluides et appuyés tout à la fois, des aplats entrecoupés de parties grattées, qui apportent relief et mouvement, des personnages figés mais expressifs… un naïvisme d’une grande maturité esthétique, en parfaite harmonie avec la clarté du conte et ses multiples significations sous-jacentes.

Ce bel ouvrage s’adresse aux enfants mais aussi à tous, et Marcos, en rapportant une parabole universelle que lui a transmise Antonio, mort en 1994, ne revendique rien (il refuse même de percevoir des droits d’auteur) et se fait uniquement passeur, les mots et les histoires devant être libres d’aller et de venir, d’être échangés et partagés, pour le bien commun. Une position utopique ? Peut-être… mais vivifiante et vitale.

B. Longre (mai 2006)

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2008.05.01

Le tatouage ? Pratique "barbare"

121708006.jpg"Des révélations qui nous ont été faites on peut conclure que chez la femme le tatouage est pratiqué dans deux circonstances qui représentent, pour ainsi dire, le criterium de la déchéance morale de la victime de cette mutilation."

« Moins l'instruction est répandue et plus le corps de métier est, pour ainsi dire, fermé, plus les exemples se multiplient. Le sexe masculin occupe la première place, marins, militaires (surtout ceux qui vont aux colonies), forgerons, prisonniers, sont généralement tatoués. Il n'est guère de circonstances où il soit donné d'observer de nombreux cas de tatouages chez la femme. C'est, en effet, dans ce sexe, un indice néfaste pour la moralité du sujet. »

Citations extraites du premier chapitre d'un ouvrage (édifiant !) publié en 1899 et réédité par les éditions À Rebours : Du Tatouage chez les prostituées des Drs Le Blond & Lucas. Une curiosité que je vous invite à découvrir en lisant le bel article que Frédéric Saenen lui consacre : www.sitartmag.com/tatouage.htm

Les éditions À Rebours
www.lekti-ecriture.com/editeurs/-A-Rebours-.html

1420072079.jpgLes clichés et les préjugés ont la vie dure, mais qui écrirait encore ainsi aujourd'hui ? L'Académie de médecine a pourtant rendu un rapport (décembre 2007), qui va dans le sens de la stigmatisation (c'est le cas de le dire)… L'extrait ci-dessous, à propos du tatouage et du piercing, concerne les adolescents, mais ces propos ridicules et alarmistes incitent à tous les amalgames et renforcent insidieusement les préjugés…

« Ces modifications corporelles, qui correspondaient d'abord à des camouflages avant de devenir un rite initiatique du passage de l'enfance à l'âge adulte, ont un lien avec certains modes de vie ou comportements sociaux. Elles traduisent plusieurs états : perception négative des conditions de vie, mauvaise intégration sociale, souci d'amélioration de l'image de soi, précocité des rapports sexuels avec grand nombre de partenaires, homosexualité, usage de drogues et consommation d'alcool, activités illicites et appartenance à un « gang », mauvaises habitudes alimentaires. »

Après les "sauvages", les prostituées, les illettrés, les marins ou les bagnards : les nymphomanes, les homosexuels, les boulimiques et les drogués... Amusant, non ?

(http://www.academie-medecine.fr/detailPublication.cfm?idR...

(couverture ci-dessus : Tribal Tattoo Designs from the Pacific de Maarten Hesselt Van Dinter - Mundurucu Publishing)

2008.04.24

Les retourneurs d’idées

1613920733.jpgRevue Brèves n°84, janvier 2008
L'Atelier du Gué, revue trimestrielle

Des auteurs libres, des lecteurs libres

"Un livre n'est pas un évangile à prendre en entier ou à laisser. Il est une suggestion, une proposition - rien de plus. C'est à nous de réfléchir, de voir ce qu'il contient de bon et à rejeter ce que nous y trouverons d'erroné." (Kropotkine, 1909)

Les livres relatant, commentant, louant, commémorant (etc.) Mai 68 pullulent dans les librairies (et pas seulement libertaires) et puisqu’on se trouve en plein revival rebelle, parlons aussi du numéro 84 de la revue Brèves (créée en 1976 par Martine et Daniel Delort - « doyenne des revues de nouvelles », comme l’écrit René Godenne dans La nouvelle de A à Z – éditions Rhubarbe), consacré aux « retourneurs d’idées » : les écrivains anarchistes de la fin du XIXe siècle. L’anarchie, un « mouvement qui va le mieux permettre aux écrivains de concilier engagement et liberté » (nous dit Caroline Granier dans sa lumineuse introduction), très loin de toute idéologie figée, du dogmatisme et de la langue de bois des politiciens (de droite ou de gauche), et les amener à transmettre et à s’engager par le biais de leurs écrits, prenant conscience du rôle « social » de l’écrivain mais aussi de son indépendance, vis-à-vis des pouvoirs en place ou de leurs pairs.

Il ne s’agit pas, en effet, d’un « mouvement » littéraire unifié, même s’il est possible de « cerner un ensemble de tentatives, de réalisations, dont le projet vise à ne pas séparer la littérature des autres manifestations de la vie. » Littérature de réflexion et de lutte, donc (qui doit cependant éviter l’écueil de la propagande) mais aussi d’émotions (plus parlantes que les grandes théories), les écrits de ces « retourneurs » ou « stimulateurs d’idées » incitent les lecteurs à s’affranchir des « fictions sociales » et de la domination en général (celle du capital, de l’économie ou des arbitraires), en s’appuyant sur des histoires, des contes ou des fables, mais aussi des chansons, du théâtre, des romans et, bien évidemment, des nouvelles… dont un échantillonnage est proposé dans ce numéro, de Florentine, de Georges Darien, aux Vampires de Louise Michel (un récit où nécrophagie, faits divers et injustice sociale sont mêlés), sans omettre L’arrivée du colon d’Isabelle Eberhardt (une voyageuse dont on lira une autre nouvelle dans l’anthologie d’Eric Dussert, La littérature est mauvaise fille), Le Noyé de Victor Barrucand (un texte très moderne par sa forme oralisée), ou encore des auteurs plus connus, comme Octave Mirbaud ou Jules vallès.

Eric Dussert, de son côté, s’est penché sur le cas de l’énigmatique Flor O’Squarr, qui relate, dans Sous la Commune, une histoire d’amour non moins énigmatique (où une jeune femme refuse de se donner à son amant à moins de se sentir en danger…) et dont le livre documentaire, les Coulisses de l’anarchie (1892), s’est vu d’emblée fermement critiqué par les vrais anarchistes. Pour clore ce numéro spécial, un hommage est rendu à la revue « d’art et d’humeur » Le Fou parle, créée en 1977 par Jacques Vallet, Albert Meister et Philippe Ferrand, et disparue en 1984, dans un dossier dédié à cette aventure collective en marge, forcément dérangeante, qui se revendiquait du courant libertaire.
(B. Longre)

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http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Atelier-du-Gue-.h...

2008.04.20

Un livre que je ne lirai pas... et d'autres que j'ai lus.

La fabrique, éditeur, m'informe de la parution d'un ouvrage intitulé Les filles voilées parlent. Jusque là, je n'ai rien contre, chacun est libre de s'exprimer, voilé ou non. Mais quand, en lisant la présentation de l'éditeur, on découvre que le voile serait "l'expression de la liberté", que certaines des intervenantes se disent "féministes" et que les témoignages proposés vont en sens unique (en gros : nous sommes stigmatisées par la société occidentale, tyrannisées par la laïcité - je schématise à peine -, "victimes de dénis de droit "), il y a de quoi être agacé. Des trois auteurs, Pierre Tevanian, Malika Latrèche et Ismahane Chouder, "deux sont des femmes voilées", tient à préciser la 4e de couv. (comme si cette seule caractéristique devait déterminer leur identité) ; on apprend aussi que la seconde est anciennement vice-présidente du collectif des « Féministes pour l’Égalité », tandis que la première s’investit dans « Une école pour tou-te-s » ("collectif né sous l'influence de Tariq Ramadan " précise Caroline Fourest qui nous a habitués à ses enquêtes et ses analyses rigoureuses). Quant à l'égalité, elle a bon dos, quand on lit sur le site qu'anime Pierre Tevanian, qu'un "débat non mixte" a eu lieu le samedi 29 mars à la Ligue des droits humains... cela se passe de commentaires.

140613877.jpgJe ne remets pas en cause la sincérité probable des témoignages qui composent cet ouvrage (des jeunes filles ou des femmes désormais doublement victimes, à la fois de leurs manipulateurs et de l'opinion publique qui les considère d'un mauvais oeil). Mais au vu de la démarche et des revendications qui le sous-tendent (dont un relativisme culturel qui incite à toutes les dérives), je n'ai pas l'intention de le lire et vais plutôt me replonger dans Bas les voiles ! de Chahdortt Djavann (Gallimard) - un ouvrage décidément d'actualité, pourtant publié en 2003 ; lecture saine et lucide qui pourraient inciter les manipulé(e)s à échapper à leurs manipulateurs...

Elle écrivait déjà, non sans ironie : « Les femmes musulmanes qui ont pu s'en sortir grâce aux lois et à l'éducation républicaines et laïques de la France et qui aujourd'hui revendiquent le voile pensent-elles jamais à ces autres femmes, ensevelies sous le voile, qui dans leur pays n'ont aucun droit ?" (...) Peut-être un séjour dans un pays comme l'Afghanistan ferait-il le plus grand bien à celles qui se prétendent "libérées par le voile" ? Peut-être pourraient-elles faire partager leur "liberté" aux femmes afghanes ? », et précisait : « Après la révolution islamique en Iran, certains sociologues iraniens résidant en France ont fabriqué de toute pièce la théorie du "voile comme moyen d’émancipation". Les femmes tirées par les cheveux, jetées à terre, frappées dans les rues de Téhéran parce qu’elles ne voulaient pas porter le voile, ils ne les ont pas vues. » Et l'auteure sait de quoi elle parle : "J'ai porté dix ans le voile. C'était le voile ou la mort".

Après ça, cherchez les victimes... Aux intellectuels "tolérants" qui parlent de respect des "pratiques culturelles" et remettent en cause l'universalité des droits humains (sous prétexte qu'ils découleraient d'une volonté occidentale impérialiste...), on pourra répondre, avec C.Djavann, que le voile n'est pas un vêtement anodin, mais le symbole derrière lequel se dissimulent d'autres pratiques (excision, lapidation, répudiation, etc.), des valeurs sexistes, obscurantistes et la volonté (qui souvent, avance masquée, justement) de défier des valeurs (dont la liberté et l'égalité entre les genres) qu'on aurait tort de tenir pour fermement acquises. Depuis le début, ce "débat" est faussé par des revendications réactionnaires, car qui, aujourd'hui, militerait pour le retour des ceintures de chasteté ? Ou pour la dépénalisation de l'excision ? Cette dernière comparaison semblera sans doute exagérée, voire odieuse, à certains mais il faut être conscient que symboliquement, le voile n'est que la face visible de l'iceberg.

801916321.jpgJustement, je découvre un petit ouvrage édité par Le Chèvre-feuille étoilée, à la fois documentaire et guide pratique, qui propose de nombreux témoignages : Entière, ou de la réparation de l'excision, de Marie-Noël Arras, préfacé par le Docteur Pierre Foldès. Ce dernier a développé la réparation chirurgicale de l'excision – une mutilation sexuelle dont le but (inavoué) est de contrôler la sexualité féminine (pour des raisons sociologiques, d’esthétique ou, là encore, religieuses), et qui touche encore 130 millions de femmes à travers le monde... Selon l'OMS, près de trois millions de fillettes seraient mutilées chaque année en Afrique (mais la pratique concerne aussi l’Egypte, l’Indonésie, le Pakistan, etc.) et environ 75 000 fillettes sont soit excisées, soit menacées de l'être en France, malgré les lourdes peines prévues par le code pénal. Cet ouvrage donne ainsi la parole à des médecins qui rencontrent régulièrement des femmes mutilées qui peuvent enfin dire leur mal-être et se « reconstruire » peu à peu, et on lira entre autres l'entretien avec Mahoua Kone, originaire de Côte d'ivoire, mutilée à l'âge de 8 ans, et aujourd'hui "réparée", qui raconte en détail la violence de cette pratique, la douleur physique et psychique qui s'ensuit.

1730884541.jpgEn parlant d'acquis (malmenés), j'invite à lire Le droit de choisir de Catherine Gentile, qui se penche sur l’IVG en France et dans le monde (Syros, collection Femmes ! avec Le Planning Familial, 2008). Un ouvrage dont je reparlerai plus en détails mais qui recommande de rester vigilants, et propose entre autres un chapitre qui examine la position des religions (tous dieux masculins confondus) sur la question de l'avortement, et qui s'achève ainsi : « Une fois de plus, dans le domaine des droits des femmes, la plupart des religions sont un moyen de contrôle, un frein à leur émancipation, un relais de la transmission des rapports de domination qui les empêche de librement disposer de leur corps, de choisir le moment où elles auront un enfant. »

Pour prolonger la réflexion

extrait de Frère Tariq de Caroline Fourest (Paris, 2005, Grasset), très éclairant pour comprendre qui manipule qui, et en savoir davantage sur les liens étonnants qui existent entre l'islamisme intégriste et certains mouvements... féministes (oui, on aura tout vu !)

http://djavann.wordpress.com/

http://www.chevre-feuille.fr/

Groupe femmes pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles

http://www.syros.fr/

http://www.planning-familial.org/

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