2008.01.03

Slimane Benaïssa, "mécréant".

fa75ad7f89d3b85781fb11e97deffafd.jpgLes confessions d’un musulman de mauvaise foi, une pièce de Slimane Benaïssa (Lansman éditeur)

Le mécréant malgré lui

Karim est décidément un bien mauvais musulman, incapable de se plier aveuglément aux règles dictées par la religion que lui impose sa culture, et dès l’enfance, la naïveté cependant logique de ses multiples questionnements dérange le cheikh chargé de lui enseigner la loi du prophète ; en témoigne cet échange savoureusement ironique entre Karim et son maître à penser :
Karim : Sidi, pourquoi Ammi Salah a-t-il épousé une deuxième femme ?
Le cheikh : parce que en islam, les hommes ont droit à quatre femmes.
Karim : Sidi ! Les femmes, elles ont droit à quatre hommes ?
Le cheikh : Y a pas à dire, tu es monté à l’envers. C’est déjà compliqué pour les hommes d’avoir quatre femmes…

Karim se pose d’emblée comme un personnage inconsciemment subversif et l’irritation du cheikh, peu habitué à ces remises en question, des défis lancés à son obscurantisme, est bien compréhensible. La réponse de sa mère, plus pragmatique, ne manque pas de cocasserie, bien qu’on y lise aussi une lucidité qui déjà annonce l’évolution de la condition féminine, un combat auquel Slimane Benaïssa a toujours été attaché : « Parce que nous, les femmes, selon le compte des hommes, nous valons un quart d’homme. (…) Un homme c’est déjà les emmerdements de quatre ! Donc, en épousant un homme, c’est comme si tu en avais épousé quatre. »

A douze ans, tandis que l'Algérie commence à revendiquer son indépendance (avec toutes les violences que l’on sait) mais que les colons sont encore les maîtres du pays, le garçon grandit tant bien que mal : quand il tombe amoureux de Gracia, une jeune française aperçue de loin, il pense qu’il est temps pour lui de devenir un homme (dans le seul but de courtiser Gracia !) ; il doit pour cela obtenir son « permis » de prière, en prouvant au cheikh qu’il possède les attributs d’un homme… S’ensuit un interrogatoire en règle (« Ton mâle décharge de l’eau ? »), plutôt caustique, qui semble sorti d’un manuel à l’usage des jeunes gens vertueux, un savant mixe de grivoiserie et de pureté bien-pensante. Alors que sa sœur jumelle, Karima, se dresse contre l’injuste sort qui l’attend parce qu’elle est née fille (« Karim m’a dit que quand il commencera la prière, moi je porterai le voile.»), le garçon oppose toujours une résistance naïve aux enseignements du cheikh, qui ne parvient pas à lui faire croire que les femmes « ne sont pas finies » et « souillées »…
Karim est accepté au collège, mais le père réserve un autre sort à sa sœur (« un garçon doit réussir sa vie, la fille doit réussir son mariage, ce n’est pas la même chose. ») ; là encore, la mère prend la défense de Karima, allant jusqu’à tenir des propos que d’aucuns jugeraient blasphématoires (« C’est vous, les hommes, qui lisez le Coran selon votre intérêt. La preuve : il n’y a pas une seule Imame femme pour le lire selon notre intérêt »), une attitude exemplaire qui, peu à peu, déteint sur Karim, en dépit du patriarcat tout puissant dans lequel il baigne. De même, le professeur français, un modèle de laïcité, tient un discours éclairé, tolérant et rationaliste : « Chacun de nous a le droit de croire au dieu qu’il veut, mais nous devons tous avoir la même définition de la droite et de l’oblique. »

C’est ainsi que le jeune homme, écartelé entre la logique occidentale et le carcan musulman, entre les interdits religieux rétrogrades et les enseignements dispensés par les Français, ne parvient à comprendre ni la guerre d’usure menée par ses compatriotes, ni les absurdités de d’indépendance. Il voit son existence bouleversée quand il tombe amoureux de Micheline, une jeune enseignante venue dans le cadre de la coopération ; cette liaison salutaire opère une véritable métamorphose chez le personnage, la relation harmonieuse entre Karim et Micheline prouvant que nul échange n’est impossible et qu’au contraire, les différences sont source de richesse : « J’ai donné à Micheline tout le soleil que j’avais dans les tripes ; elle m’a donné toute la bibliothèque qu’elle avait dans la tête. Plus elle avait chaud, plus je devenais instruit, c’est ça l’amour… ». Leur histoire est vouée à l’échec, tous les obstacles (culturels, politiques, religieux, familiaux…) s’accumulent, jusqu'au jour où Micheline repart pour la France… Après l’euphorie que procure l’indépendance, tandis que débutent les massacres et les exactions des islamistes, on retrouve Karim, adulte, interrogeant un dieu sourd et muet, auquel il ne peut plus croire.

Tout au long de ces cinq actes, l’auteur utilise le langage pour montrer comment naissent et s’épanouissent le libre-arbitre et la volonté individuelle, et quelles souffrances ce processus engendre ; Les confessions d’un musulman de mauvaise foi est un beau texte aux allures de fable, qui balaie quelques décennies de l’histoire algérienne, en s’attachant à retracer un cheminement individuel, hors-normes ; Karim apprend à devenir impartial envers le tout religieux et ceux qui font dire tout et n’importe quoi à leur dieu. Les personnages incarnent des fonctions bien définies (on repense ici aux procédés employés par Kateb Yacine dans son théâtre) et la pièce tombe à pic en ces temps où les obscurantismes refont surface, où la religion et le repli culturel tentent des esprits sans certitudes ; c’est d’une telle littérature que nous avons besoin, d'un engagement au service de l’humain, de la tolérance et d’un relativisme culturel et spirituel qui revendique, non sans humour, le droit à l’athéisme. B. Longre

http://www.lansman.org/

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